En colère contre Bush, Hollywood s'engage dans des Þlms politiques

Publié le par David CASTEL

Rencontre


Peter Biskind, critique, journaliste et auteur de nombreux livres sur le cinéma américain, explique pourquoi, aux Etats-Unis, le réveil militant passe par Hollywood, où les stars jouent le rôle tenu en Europe par les intellectuels.

par Annette LEVY-WILLARD
QUOTIDIEN : samedi 11 février 2006

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Le secret de Brokeback Mountain, l'histoire d'amour interdite entre deux cow-boys dans l'Amérique profonde des années 60, est en tête pour les oscars avec huit nominations. Dont meilleur film, meilleur metteur en scène pour Ang Lee... Une première. Un western gay ne choque plus personne ?

Pas si facile. Brokeback Mountain a été produit par Focus, la branche «art et essai» du studio Universal. Mais jamais, jamais, le studio Universal n'aurait lui-même produit ce film. Et on veut bien le sortir sous le sigle «Focus» mais pas sous le label «Universal». C'est encore un sujet trop sensible pour les studios, cela leur fait peur. Universal aurait craint un appel au boycott lancé par les lobbies des millions d'électeurs d'extrême droite, ce qui est arrivé à Disney en 1995 : Miramax, alors filiale de Disney, avait acheté Priest, un film anglais sur un prêtre homosexuel. Disney, le bon studio des familles, s'est retrouvé inondé de lettres de haine, menacé de boycott de ses dessins animés et ses parcs d'attraction. Les frères Weinstein, fondateurs de Miramax, qui avaient pour philosophie ­ et pratique ­ que toute publicité est utile, qu'elle soit bonne ou mauvaise, là, ont dû reculer. Pour Priest, et aussi pour un autre film sulfureux, Kids, qu'ils ont dû racheter à Disney et sortir sous une autre étiquette.

Quant aux gays, Universal avait déjà refusé en 1998 de distribuer Happiness, comédie anglaise produite par Good Machine (qui est devenue Focus) où un pédéraste était présenté d'une façon plutôt sympathique et, en plus, il y avait une scène de masturbation à la fin. C'est October, autre filiale d'Universal, qui a sorti le film. Dans le cas d'Ang Lee, il s'agit d'un grand cinéaste, d'un film très artistique, sensible et de très bon goût, produit par Focus, société très respectée à Hollywood : pour toutes ces raisons, Focus s'est senti assez protégée pour faire Brokeback Mountain. Mais cela a pris huit ans pour qu'Ang Lee puisse monter ce western gay, cela n'avait jamais été fait. Dans les années 80, il y avait eu quelques films gays, Philadelphia avec Tom Hanks, mais c'était plus sur le sida que sur l'amour et le sexe. Et Boys don't Cry, mais il ne s'agissait pas de l'amour entre hommes, l'héroïne était lesbienne. Curieusement, la droite chrétienne a décidé cette fois de ne pas manifester contre Brokeback Mountain. Ang Lee pense que c'est pour éviter de faire de la publicité au film, les conservateurs espéraient qu'il allait rester dans des circuits confidentiels. Erreur, c'est un succès commercial et les oscars vont rapporter en plus une vingtaine de millions de dollars.

On peut interpréter ce succès comme le recul des préjugés envers les homosexuels en Amérique ­ avec la progression du mariage gay (légal dans l'Etat du Massachusetts, ndlr) et de l'union civile entre personnes de même sexe ­ et se dire que les Américains deviennent plus tolérants. Ou constater que c'est un succès parce que c'est un très bon film avant d'être un western gay.

La saison des oscars n'a jamais été aussi politique : Brokeback Mountain, mais aussi Good Night and Good Luck, de George Clooney, flash-back sur le maccarthysme, Collision, de Paul Haggis sur le racisme à Los Angeles, le Munich, de Spielberg, sur le conflit israélo-palestinien... D'où vient ce réveil militant à Hollywood ?

La désillusion. La situation américaine est déprimante, avec chaque jour de nouvelles révélations : on découvre les écoutes illégales, la tentative de contrôle de Google, la Cour suprême de plus en plus à droite. Tout cela galvanise les gens. En colère contre Bush, Hollywood s'engage dans des films politiques. Les gens (acteurs, producteurs, scénaristes, etc.) sont désespérés et effrayés. Et c'est plus large que le noyau habituel des activistes de gauche. On voit des stars s'engager comme George Clooney, qui réalise Good Night and Good Luck mais joue aussi dans Syriana, un film dénonçant la politique américaine dans un pays fictif qui ressemble à l'Irak. Ou Robert De Niro Ñ pas vraiment quelqu'un de politique ­ qui a décidé de réaliser The Good Shepherd, un film à gros budget avec Matt Damon et Angelina Jolie sur la vraie histoire d'un «chasseur de taupes» complètement paranoïaque à l'intérieur de la CIA, qui voyait des espions du KGB infiltrés partout. C'est un film très critique de la CIA. Il sort au printemps, et s'il marche, ce sera un signe positif pour continuer sur cette voie. Un autre film politique, c'est Lord of War avec Nicolas Cage. Andrew Niccol est un cinéaste très intéressant, mais cette histoire de trafiquants d'armes n'aurait jamais été tournée si Nicolas Cage n'avait décidé de jouer dans le film.

Il y a aussi une renaissance des documentaires politiques. Le cinéaste Robert Greenwald, qui a fait un film sur Fox News et un autre sur la chaîne de magasins Walt Mart, vend ses DVD sur l'Internet par les réseaux politiques comme Move On et autres organisations militantes proches des démocrates. C'est un marché alternatif énorme, qui permet à de nombreux réalisateurs de documentaires de financer et de distribuer des films politiques qui n'auraient pas pu survivre financièrement. Pendant que les studios continuent à fabriquer des grosses machines. Avec la baisse de fréquentation et l'augmentation des budgets, les studios deviennent très nerveux, pris de panique quand on approche les 100 millions de dollars. Ils préfèrent alors se rabattre sur des films dont le public existe déjà : les suites, la reprise de vieux succès de télé, des BD, des best-sellers... ou des stars

Aux Etats-Unis, ce sont les stars de Hollywood, des Warren Beatty, Martin Sheen ou George Clooney, qui jouent le rôle contestataire et polémique des intellectuels en Europe...

On n'a pas ce type de tradition politico-littéraire européenne. Nous avons une culture de la célébrité basée sur l'image. Il est plus facile d'attirer l'attention si vous êtes movie star ou rock star, que si vous êtes Philip Roth. Pourtant, pendant la guerre du Vietnam, des intellectuels avaient joué un rôle décisif : Susan Sontag, Norman Mailer... Encore après les attentats du 11 septembre, Sontag a eu beaucoup de problèmes parce qu'elle a écrit dans le New Yorker qu'on ne pouvait pas traiter de «lâches» les kamikazes qui s'étaient écrasés contre le World Trade Center. Les gens de Hollywood savent mobiliser les médias et, comme ils sont politiques, ils les utilisent. La droite a toujours cherché à diaboliser les stars : «Qu'est-ce qu'ils savent ? Quelle compétence ? De quel droit parlent-ils ?» Cela a commencé avec la visite de Jane Fonda à Hanoi pendant la guerre du Vietnam qui a provoqué des réactions très violentes. Ensuite, pendant longtemps, les stars ont choisi de se taire.

Mais tout cela a changé. En 1999, quand Warren Beatty a parlé de se présenter à la présidentielle, il a eu une presse extraordinaire, très enthousiaste. Surtout que les deux candidats à la présidence, George Bush et Al Gore, étaient très ennuyeux alors que Beatty est drôle, séduisant et intelligent.

Warren Beatty voulait sérieusement se présenter à la présidence ? Et il repart aujourd'hui en campagne pour le poste de gouverneur en Californie, contre un autre acteur, Arnold Schwarzenegger ?

Non, il cherche seulement à influencer le débat, à faire avancer les idées. Je ne pense pas qu'il voulait être candidat à la présidence des Etats-Unis comme je ne pense pas qu'il va se présenter cette année contre Schwarzenegger. Il a quatre jeunes enfants, il veut tourner des films et il n'a pas le temps d'être gouverneur. Mais il s'est engagé contre les référendums soutenus par Schwarzenegger en novembre : il le suivait en campagne dans un bus pour apporter la contradiction dans ses meetings. Il était dehors, et Schwarzenegger à la tribune, mais c'est Beatty qui a attiré le plus de journalistes. Il est extrêmement efficace dans ses attaques contre Schwarzenegger qu'il dénonce comme un «républicain Bush». Deux piliers de Hollywood qui font de la politique. D'ailleurs Schwarzenegger n'arrête pas de dire qu'il ne comprend pas ces attaques : «On est amis, c'est un acteur comme moi...»

La bataille politique semble s'être déplacée, depuis la dernière campagne présidentielle, sur le terrain de la culture, du cinéma, de la télévision...

Quand la droite saute sur la Marche de l'empereur pour s'en emparer et affirmer que c'est un film pentecôtiste, c'est de la folie. On voit dans le Monde de Narnia une supposée allégorie chrétienne... Tout objet culturel est maintenant examiné sous un angle politique et idéologique. La culture devient un enjeu politique. Une série comme Sex and the City devient un show radical et contestataire par le seul fait de montrer des femmes célibataires qui ont une vie sexuelle intense. Ou d'autres shows sur HBO où chaque mot est une obscénité alors que nous vivons dans un pays où la droite veut supprimer tous les gros mots sur les ondes. Politique aussi une série comme 24 Heures chrono sur ABC : l'année dernière, les méchants terroristes étaient musulmans, mais, cette année, le méchant c'est... le président des Etats-Unis. Le gouvernement. C'est un changement radical.

On a toujours été conscients politiquement, mais on devient plus vocal. On ne se rallie plus derrière le drapeau. Et il y a des gens à la télévision comme l'humoriste Jon Stewart qui critiquent sans cesse l'administration Bush. Or, selon les sondages, les shows comiques comme celui de Jon Stewart sont la source numéro 1 d'info pour les jeunes.

Steven Soderbergh (Traffic, Ocean 11, etc.), George Clooney, Brad Pitt, Matt Damon s'engagent de plus en plus dans des films à contenu ou à message, mais continuent en même temps à faire des films populaires et commerciaux. On peut jouer sur les deux tableaux ?

Pendant longtemps, les studios ont pensé que film et politique n'était pas un bon mélange. On se souvient de la fameuse phrase d'un mogul de studio : «Si tu as un message à envoyer va à la poste» (If you have a message to send, call Western Union). Aujourd'hui les cinéastes qui ont réussi à Hollywood cherchent à faire des films qui leur tiennent plus à coeur. Ils vieillissent et se disent qu'ils ne vont pas réaliser des films nuls toute leur vie. Ainsi, Matt Damon a tourné dans des thrillers, il a gagné une fortune et maintenant on le retrouve dans beaucoup de ces films politiques.

C'est un classique à Hollywood : «J'en fais un pour eux, un pour moi.» Quand Paramount a proposé à Coppola de tourner le Parrain, il a refusé parce qu'il trouvait que c'était un best-seller merdique. Bob Evans lui a alors dit : «Fais ce film, tu vas gagner plein de fric et ensuite tu pourras tourner tous les films que tu veux.» Martin Scorsese fonctionne comme cela, Clint Eastwood a construit sa carrière sur les westerns et a entamé ensuite une carrière formidable de cinéaste. Spielberg est le meilleur exemple de cette dichotomie. Il a tourné la Liste de Schindler et monté en même temps Jurassic Park. J'ai toujours pensé que Spielberg est un cas de schizophrénie : deux cinéastes dans un seul corps. C'est étonnant, on a l'impression que, pour lui, tout est sur le même plan. Ainsi, dans la Guerre des Mondes, il montre des images de cadavres flottant dans l'Hudson et ensuite un happy end ridicule avec la famille réunie à Boston comme s'il ne s'était rien passé.

Hollywood va continuer sur cette voie engagée ?

Aujourd'hui, on a plus de films politiques, mais, à l'avenir, cela dépendra tout de même de leur réussite au box-office : rapportent-ils de l'argent ? C'est toujours la ligne finale. Hollywood est une arme non seulement à cause du cinéma et de la télévision, mais aussi parce que c'est l'une des principales sources de financement des campagnes politiques américaines. Quand on rentrera dans la prochaine campagne présidentielle, on va voir un assaut politique contre Hollywood. On critiquera les films qui «ne luttent pas» contre le terrorisme, soi-disant antipatriotiques. Tout dépendra aussi de la situation politique dans le pays. Si les démocrates s'en sortent bien aux élections du mid-term en novembre prochain, cela donnera du souffle à Hollywood. Si, au contraire, le Congrès reste républicain on aura un retour en arrière. On ne peut pas éternellement aller contre le vent.

Diplômé
de la prestigieuse université de Yale, professeur de littérature
à l'université de Santa Barbara en Californie, Peter Biskind a glissé vers le cinéma
en réalisant des documentaires engagés
dans les années 1960-1970.
Il est ensuite devenu critique
de cinéma
pour le magazine Rolling Stones, directeur adjoint du Première américain, journaliste
à Vanity Fair.
Après un livre
sur l'idéologie
et la politique dans les films hollywoodiens (Seeing is Believing),
il a décrit
la «révolution d'une génération» dans Easy Rider, Raging Bull (Le Nouvel Hollywood au Cherche-Midi) et la montée
du cinéma indépendant dans un livre qui paraît cette semaine
en français : Sexes, Mensonge et Hollywood (Cherche-Midi). Il écrit actuellement la biographie de Warren Beatty.


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Publié dans Critiques film France

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