"Munich» ou l'autre face de la vengeance
| TEMPS FORT Le Temps I Article | ||
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| Norbert Creutz Mardi 24 janvier 2006 | |||||
| S'il est un film qui courtise la controverse, c'est bien Munich. Une superproduction hollywoodienne qui met les pieds dans le plat, prétendant s'immiscer dans le conflit israélo-palestinien? Un film réalisé par un cinéaste juif qui s'en prend à la politique «œil pour œil, dent pour dent» adoptée par Israël face au terrorisme palestinien? L'œuvre d'un certain Steven Spielberg, typique liberal américain, qui renvoie dos à dos terroristes et services secrets, comme s'il y avait équivalence morale? Malgré le secret longtemps gardé sur la nature exacte du projet, la polémique a devancé la sortie du film. Fondée sur des rumeurs et lancée par des gens qui n'avaient encore rien vu, mais qui s'insurgeaient déjà contre le confort moral, les simplifications inacceptables et la naïveté de Hollywood dans sa réécriture de l'Histoire. Du coup, certains sont allés jusqu'à soupçonner Spielberg de l'avoir orchestrée lui-même, pour donner un coup de pouce à ce film a priori peu commercial! Au-delà de tout ce brouhaha, il y a heureusement un film. Et quel film! Un vrai film d'auteur qui prend des risques alors que personne ne lui a rien demandé, mais aussi suffisamment intelligent pour prendre de sacrées précautions. Un film puissant, certes manipulateur dans sa rhétorique de thriller, mais aussi difficile à piéger dans sa forme que dans son fond. Surtout après un final d'anthologie, qui en appelle à la paix universelle en cadrant simplement ses personnages à New York, en face de l'ONU puis d'un World Trade Center ressuscité! Tout le monde le sait à présent, le film ne se contente pas de recréer la tragique prise d'otages des Jeux Olympiques de Munich en 1972, mais se concentre sur la réaction israélienne, à travers l'histoire d'un commando du Mossad chargé d'exécutions de représailles. «Inspiré de faits réels», selon son générique, il s'inspire en fait du témoignage d'un agent secret israélien recueilli en 1984 par le journaliste canadien George Jonas (voir encadré ci-dessous). Un témoignage sujet à caution, mais largement jugé crédible, et qui a servi de tremplin à cette fiction. Dès le titre de Munich, qui s'extrait d'une longue liste de noms de villes sur fond de chant-lamentation, le spectateur est averti: il n'est pas convié à une partie de plaisir. La prise d'otages de Munich et sa couverture médiatique en direct est expédiée en un montage virtuose de quelques minutes à peine. Ensuite, avec onze victimes désignées pour venger les onze athlètes assassinés, le film aurait de quoi surenchérir sur les deux volets du Kill Bill de Quentin Tarantino! Mais Munich a beau être bourré de suspense, d'action, de meurtres et d'explosions, une étrange sobriété invite ici plutôt à la réflexion. Après tout, sa courbe narrative suit la désintégration morale d'un homme, un «héros» qui nous a été offert comme figure d'identification! Jeune, beau et certain d'être dans le juste, cet Avner n'a-t-il pas reçu sa mission ultra-secrète de Golda Meir elle-même? Lâché dans la nature avec quatre complices, son commando va accomplir sa tâche sanglante de Rome à Athènes et de Paris à Beyrouth. Mais petit à petit, tout se complique: tuer ciblé s'avère délicat, assassiner de sang-froid sans se poser de questions encore plus difficile. Et puis, il y a ces intermédiaires nécessaires pour localiser les cibles, une mystérieuse organisation d'anarchistes français, aussi gourmande que peu sûre... Bien avant la marque de cinq, la machine s'enraie. Le film paraît répétitif, son point de vue vacillant. C'est bien sûr voulu. Entre-temps, le moindre personnage palestinien a été humanisé, la moindre violence traitée avec une froideur calculée, jusqu'au dégoût. Au plus tard avec un plan fugitif d'Avner cadré sur son balcon d'hôtel à Nicosie comme le terroriste cagoulé de Munich dans une fameuse image de télévision passée à la postérité, le ver est dans le fruit. On pourra toujours discuter cette mise en miroir, plus suggérée qu'affirmée. Le génie du film ne s'en mesure pas moins à cette forme parfaitement maîtrisée, informée de tout ce qui l'a précédé pour mieux soutenir sa thèse. Avec ses acteurs de tous les pays et sa photo un peu «sale», Munich rappelle un autre temps, les années 1970, précisément, et un Hollywood plus aventureux (dont Sorcerer de William Friedkin et Black Sunday de John Frankenheimer) qui a vu naître Spielberg. Mais le casting suggère aussi des liens plus récents (des Patriotes d'Eric Rochant à Walk on Water d'Eytan Fox), également pertinents. A l'arrivée, on a un peu l'impression que, fort de son recul historique, Spielberg réussit ici ce qu'Otto Preminger, le grand cinéaste d'Exodus, avait raté «à chaud» avec Rosebud (1975), son film désespérément confus sur le conflit israélo-palestinien. D'un autre côté, aucune analyse sérieuse de Munich ne pourra faire l'économie d'une prise en compte détaillée des questions familiales et sexuelles qui irriguent elles aussi tout le film. Jusqu'à une séquence de retrouvailles conjugales montée en parallèle avec le flash-back du fiasco munichois, avec une coïncidence perverse de la jouissance masculine et des coups de feu fatals! Lancé dans sa mission un peu comme le capitaine Willard d'Apocalypse Now, Avner ne trouvera pas de colonel Kurtz fou à lier au bout de son voyage au cœur des ténèbres, juste les ténèbres de son propre cœur. Munich, mission impossible ? Pour nous, c'est plutôt mission accomplie par un Spielberg au sommet de son art, ni sioniste ni traître, qui tenait juste à rappeler qu'il ne saurait y avoir de paix au bout d'un engrenage de violence. Munich, de Steven Spielberg (USA 2005), avec Eric Bana, Ciaran Hinds, Daniel Craig, Hanns Zischler, Mathieu Kassovitz, Geoffrey Rush, Mathieu Amalric, Marie-Josée Croze. | |||||
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