"La violence me terrifie"

Publié le par David CASTEL

© Karen Ballard
Steven Spielberg entouré de Daniel Craig, Hanns Zischler et Eric Bana lors du tournage de "Munich".
En revisitant une page d'histoire – la prise d'otages des athlètes israéliens, en 1972, à Munich, et les représailles qui ont suivi –, le cinéaste à succès s'attaque aussi à un sujet férocement actuel : le conflit israélo-palestinien. Pas étonnant alors qu'il se soit attiré les plus vives critiques… Longtemps silencieux, Steven Spielberg a accepté, en exclusivité pour "Télérama", de revenir sur son travail. Pour dire son désir de dialogue et de paix. Et revendiquer le droit de "soulever des questions".

No comment. C'est l'attitude qu'avait choisi d'adopter Steven Spielberg avant la sortie aux Etats-Unis de Munich : l'histoire d'un groupe d'agents secrets du Mossad traquant les Palestiniens impliqués dans la prise d'otages des jeux Olympiques de 1972, qui aboutit à la mort de onze athlètes israéliens. N'acceptant d'accorder qu'une seule interview, dans le magazine Time, Spielberg déclarait : « Mon film est une prière pour la paix. » Mais c'est une polémique rageuse qui a accueilli cette prière, jetant le réalisateur au cœur d'un débat essentiellement politique : dans la guerre secrète qu'il décrit, les Israéliens hériteraient du rôle de méchants tueurs, alors que les terroristes palestiniens seraient traités avec une clémence inacceptable, les ambiguïtés idéologiques referaient l'Histoire... La vision de Munich prouve que Spielberg a élevé son propos au-dessus de ces procès d'intention, même si son film peut susciter des réserves. Face à toutes les voix qui se sont élevées, le réalisateur a choisi de faire réentendre la sienne, en exclusivité pour Télérama. « J'ai été très avare de déclarations sur ce film car je veux qu'il s'adresse au public directement. Mais je pense aussi que Munich aide à élever le débat sur le conflit israélo-palestinien et je dois prendre part à ce débat », nous dit-il aujourd'hui au cours d'une longue conversation téléphonique.

Télérama : Munich aborde un sujet politique brûlant. Venant de vous, cela en a surpris beaucoup. Croyez-vous qu'il y a un malentendu sur ce que peut être aujourd'hui un film de Steven Spielberg ?
Steven Spielberg :
Peut-être suis-je prisonnier de ma propre filmographie. Mais ceux qui s'étonnent à propos de Munich peuvent se dire que je suis comme eux : je me surprends moi-même ! Il y a longtemps que je m'intéresse à cette histoire, mais je n'ai pensé pouvoir en donner ma vision que très récemment. Mon film invite le public à s'interroger sur une situation complexe. Si je mets en perspective le conflit israélo-palestinien tel qu'il se présentait il y a trente-trois ans et la situation actuelle, je constate qu'il n'y a pas beaucoup de progrès, c'est presque insupportable. Face à cela, on ne peut pas prétendre avoir des réponses toutes faites. Ceux qui vont voir ce film doivent accepter d'abandonner leurs certitudes.

Télérama : Avez-vous dû abandonner les vôtres ? On a dit que vous aviez consulté votre rabbin avant le tournage...
Steven Spielberg :
Pas seulement lui ! J'ai rencontré toutes sortes de gens. Je voulais avoir différents points de vue sur la période qui a suivi la prise d'otages de Munich. C'est une histoire qui divise encore énormément. Il était d'autant plus important de la raconter. Ainsi, beaucoup semblaient ignorer que les assassinats de Munich avaient conduit à une riposte d'Israël. La prise d'otages est entrée dans la mémoire collective, mais le fait qu'Israël ait réagi est resté dans l'ombre. Cela m'a beaucoup surpris.

Télérama : Peut-être a-t-on voulu oublier que les services secrets israéliens ont organisé les représailles tout en refusant d'en assumer la responsabilité ?
Steven Spielberg :
Il faut replacer Israël dans la situation de l'époque : vingt-huit ans après la fin du nazisme, des Juifs étaient tués en Allemagne. Ce fut un traumatisme national. Le mouvement Septembre Noir avait utilisé le pouvoir médiatique des jeux Olympiques pour se faire connaître au monde entier, au mépris de toutes les valeurs, de toutes les lois. Il fallait, en retour, qu'Israël passe outre toutes les lois pour lancer une opération clandestine contre ceux qui avaient perpétré ces meurtres. Mais je montre aussi, au début du film, que Golda Meir n'a pas pris cette décision de gaieté de cœur. C'était un dilemme. Israël n'avait pourtant pas le choix. Comme l'Amérique après le 11 Septembre. Tous les actes de terreur doivent être sanctionnés par une réponse.

Télérama : Mais l'opération menée par les agents d'Israël débouche sur des actes terribles. Condamnez-vous cette violence ?
Steven Spielberg :
La violence me terrifie et je veux la combattre. C'est la raison pour laquelle j'ai réalisé La Liste de Schindler, Amistad [sur l'esclavage aux Etats-Unis] ou Il faut sauver le soldat Ryan, et maintenant Munich. Cela m'a déjà valu d'être accusé de pacifisme aveugle. Je ne crois pas que ce film pourrait avoir été fait par un pacifiste. Je n'affirmerai jamais qu'il ne faut pas répondre à la violence du terrorisme, aujourd'hui comme hier. Au contraire, la nécessité de répondre à ce qui s'est passé à Munich est exprimée tout au long du film, car je repasse sans cesse les images de cette prise d'otages et des massacres. Mais je suis absolument sûr qu'il faut débattre du type de réaction fournie par Israël.

Télérama : Avner, le héros du film, qui s'interroge sur la valeur de sa mission, est-il censé incarner ce débat ?
Steven Spielberg :
Tout le film ouvre le débat. A travers le personnage d'Avner, et à travers les autres membres de cette équipe. Ils ont pour mission de mener une guerre secrète contre ceux qui ont perpétré le massacre de Munich. Qu'est-ce que cela change en eux ? Est-ce qu'ils vont mieux ou non après avoir accompli leur mission ? C'est le vrai sujet de Munich : les conséquences de la guerre sur les hommes. Sur ceux qui ont mené cette mission, et qui en ont été marqués au plus profond d'eux-mêmes. Et aussi sur l'autre camp : quelqu'un qui a été éliminé sera remplacé par quelqu'un qui fera plus de mal encore. Le propre de la violence et de la haine est de se faire écho. Le plus grand danger est donc de réagir sans penser aux conséquences, ou sans se demander si les gens qu'on prend pour cible sont les vrais coupables. Mon film n'est pas une critique de la politique d'Israël en 1972, ou de celle des Etats-Unis aujourd'hui. Il pose des questions. En tant que Juif, j'ai été élevé dans l'idée que la plus grande forme du Bien, selon le Talmud, c'est de soulever des questions.

Télérama : Le livre sur lequel est fondé votre scénario, Vengeance, de George Jonas, a été contesté pour la fiabilité de ses sources. Vous avez vous-même été critiqué pour ne pas avoir rencontré tous les agents secrets qui avaient mené cette mission et qui sont encore vivants. Quel rapport le film entretient-il avec la réalité ?
Steven Spielberg :
C'est une fiction, pas un documentaire. Nous avons dû, par exemple, imaginer ce que pouvaient se dire les agents, car évidemment personne ne se souvient de cela en détail. Nous avons été très vigilants. Le livre de George Jonas a provoqué des débats, il a été attaqué, mais il n'a jamais été discrédité. Des gens se sont plaints que nous n'allions pas leur parler. Mais il m'a semblé important de choisir moi-même mes sources. La principale était Avner, l'homme qu'interprète Eric Bana.

Télérama : Que pensez-vous des attaques dont vous avez fait l'objet aux Etats-Unis ?
Steven Spielberg :
Je m'y attendais. Ce qui est très caractéristique de notre époque, c'est que la majorité de ces attaques sont venues de personnes qui n'avaient pas encore pu voir le film. On m'a accusé d'être anti-israélien, et même d'être antisémite. Cette rengaine dissimule des intentions très calculées et terriblement antidémocratiques. Ceux qui m'accusent de mettre sur le même plan tueurs palestiniens et agents israéliens sont aussi ceux qui considèrent qu'Israël ne peut pas employer la diplomatie avec les Palestiniens. Il s'agit de se servir de mon film pour justifier une politique dure qui sacrifie les valeurs humaines au nom de la sécurité.

Télérama : Comment jugez-vous la réaction du public américain ?
Steven Spielberg :
La grande majorité des gens ont compris ce que je voulais dire, en particulier dans la communauté juive. Seule une petite minorité entretient la polémique. J'ai raconté cette histoire d'un point de vue juif, et aussi américain, car je suis un Juif américain. Mais il me semble que je montre tous les Palestiniens comme des êtres humains. C'est ce qui m'a valu les attaques les plus virulentes : avoir permis à des personnages de Palestiniens d'exprimer leur point de vue.

Télérama : Votre scénariste, Tony Kushner, dit que le conflit israélo-palestinien est abordé à travers la question de la religion, juifs contre musulmans, alors qu'il est d'abord affaire de géographie : il s'agit de trouver une patrie, ce qu'on appelle « home » en anglais. Etes-vous d'accord ?
Steven Spielberg :
Nous avons travaillé dans le même sens. « Home » est le mot-clé de ce film et de la plupart de tous ceux que j'ai réalisés. Le plus représentatif en ce sens est sans doute E.T. Mes films parlent de l'importance de ce que chacun peut appeler « home ».

Télérama : Vous avez mis en route un projet qui va réunir des enfants palestiniens et des enfants juifs. De quoi s'agit-il exactement ?
Steven Spielberg :
Je pars bientôt en Israël pour mettre en place une sorte de laboratoire. Nous allons donner des caméras vidéo à des enfants palestiniens et israéliens de toutes conditions sociales pour leur permettre de réaliser des films. Pas de petites fictions ou des comédies artificielles, mais des films sur eux-mêmes, comme un journal intime. Pour dire qui ils sont, qui sont leurs amis, ce qui les intéresse dans leur vie quotidienne, et pour raconter ce qui se passe dans leur pays. Ensuite, ils pourront échanger leurs films : les enfants israéliens regarderont ce qu'ont filmé les enfants palestiniens, et les enfants palestiniens découvriront le monde des enfants israéliens à travers leur regard.

Télérama : Vous croyez au pouvoir du cinéma pour créer un dialogue ?
Steven Spielberg :
Oui, et je crois au pouvoir du dialogue pour aider à une paix durable.

Télérama : Vous avez clairement évoqué les liens entre votre film précédent, La Guerre des mondes, et les attentats du 11 Septembre. Munich est une nouvelle interrogation sur le monde d'aujourd'hui et la violence. Cette inspiration va-t-elle se développer dans vos prochains films ?
Steven Spielberg :
Je ne sais pas. Je n'ai rien de comparable en perspective. Je travaille à mettre en route le quatrième Indiana Jones avec Harrison Ford, mais nous n'avons pas encore de date de tournage. Par ailleurs, je travaille sur l'adaptation du livre de Doris Kearns Goodwin Team of rivals, qui est consacré aux cinq années qu'Abraham Lincoln passa à la présidence des Etats-Unis. Nous avons maintenant un scénario. Voilà les deux projets sur lesquels je suis le plus avancé : une nouvelle page d'histoire de l'Amérique, et un spectacle pour le grand public et pour mes enfants. Ils me harcèlent en me demandant de tourner quelque chose pour eux.

Télérama : De la gravité à la légèreté, c'est le même cinéaste, le même homme ?
Steven Spielberg :
J'atteins la fin de la cinquantaine et j'ai évidemment accumulé beaucoup d'expériences. Mais j'ai toujours, au fond de moi, le goût des films comme ceux que je faisais il y a des années, qui parlent d'aventures, de joie, de magie. C'est ce qui m'a forgé en tant que cinéaste. Je pense qu'on a besoin de cela aujourd'hui, en tout cas j'en ai besoin personnellement. Je ne veux pas passer le reste de ma vie à faire des films sur les tragédies du monde dans lequel nous vivons. Il faut aussi savoir s'en échapper.


Frédéric Strauss



Télérama n° 2924 - 28 janvier 2006
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Publié dans Critiques film France

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