« Munich », la vengeance et ses pièges
| Maître incontestable de l'entertainment planétaire, Steven Spielberg aime aussi sonder l'Histoire (« La liste de Schindler », « Il faut sauver le soldat Ryan »). Dans « Munich » (sortie le 25 janvier), il raconte l'opération de représailles qui a suivi la prise en otage de la délégation israélienne aux Jeux olympiques en 1972. C'est un thriller, un film d'espionnage et une méditation sur la spirale de la violence. Passionnant et polémique. Olivier De Bruyn Munich. Septembre 1972. L'Allemagne accueille les Jeux olympiques et, vingt-sept ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, entend célébrer, sur l'autel du sport, une nouvelle ère de paix et de concorde. La délégation israélienne, pour des raisons évidentes, attire l'attention médiatique, mais ne fait curieusement l'objet d'aucune mesure particulière de protection. Dans la nuit du 5, un commando de l'organisation palestinienne Septembre noir s'introduit dans le village olympique, pénètre dans le pavillon israélien, abat deux hommes et prend en otages neuf autres athlètes et entraîneurs. Ils périront tous... Le gouvernement de Golda Meir entame bientôt dans le plus grand secret une opération de représailles. Un agent du Mossad, connu sous le pseudonyme d'Avner, est désigné responsable d'une équipe de cinq hommes qui, de Genève à Londres et de Beyrouth à Paris, pourchasse et élimine ceux qui sont censés avoir conçu la prise d'otages. Etats-Unis. Septembre 1972. Un cinéaste débutant, Steven Spielberg, prend connaissance du drame de Munich et, comme la plupart de ses contemporains, est profondément choqué. Plus de trente ans après les faits, devenu le réalisateur le plus célèbre et influent de son époque, il met en scène une fiction, « Munich », qui, contrairement à ce que laisse présager le titre, s'intéresse avant tout à la traque menée par les agents du Mossad après le drame des Jeux. Si l'argument du scénario sert un thriller haut de gamme, un récit d'espionnage fertile en rebondissements et autres chausse-trapes paranoïaques, le film ne répond évidemment pas aux lois du divertissement univoque. Avec « Munich », le réalisateur évoque frontalement - fait rare dans la production hollywoodienne - le conflit israélo-palestinien. Jusqu'à quel point la vengeance est-elle légitime ? La défense d'un Etat, fût-il la proie de tous les périls, justifie-t-elle l'assassinat ? La spirale de la violence est-elle inéluctable ? Un individu peut-il se soumettre totalement à une cause, jusqu'à la négation de son identité ? Conscient de la teneur polémique de sa fiction, Spielberg signe l'une de ses oeuvres les plus ambitieuses et... ambivalentes, traversée à la fois par les règles du film de genre et la réflexion morale et politique. Inspiré du livre-document du journaliste canadien George Jonas (« Vengeance », chez Robert Laffont, en librairie le 23), « Munich », durant les étapes de sa production, a été conçu avec un soin particulier. Non content de s'adjoindre les services de plusieurs scénaristes, dont le dramaturge juif américain Tony Kushner (« Angels in America »), connu pour ses engagements progressistes et ses études sur le conflit israélo-palestinien, Spielberg a mené la préparation du tournage dans une quasi-clandestinité médiatique. Et n'a soumis son script qu'à des conseillers spéciaux, dont son propre rabbin, ainsi qu'à un certain Bill Clinton ! A l'heure des premières projections privées, il a souhaité que le film soit découvert par des intellectuels de tous bords, susceptibles de juger avec la distance requise ce que le cinéaste définit comme « une prière pour la paix ». Les libertés prises avec la réalité des faits et l'ouvrage de Jonas (lire ci-contre l'article de F.-G. Lorrain) sont révélatrices des ambitions du cinéaste. Ainsi, l'une des scènes clés de « Munich », à Athènes, où les agents du Mossad cohabitent avec des Palestiniens radicaux et conversent sur l'absurdité du conflit, relève de la fiction, mais permet au réalisateur de délivrer le message pacifique qui lui tient à coeur. Destins privés et soubresauts de la grande Histoire. Découvrir « Munich » est une expérience singulière. Les lois du suspense entrecroisent le décryptage des manipulations de l'espionnage international et la description minutieuse d'un contexte politique. En fil rouge : la question de l'identité d'Israël et des moyens mis en oeuvre pour la préserver. Avec une mise en scène sèche et épurée, une narration hybride (qui s'autorise des digressions cocasses) et un casting international (où figurent, entre autres, les Français Mathieu Kassovitz, Mathieu Amalric - voir encadré - et Michael Lonsdale), Spielberg mène à bien ce qui ressemble à un périlleux numéro d'équilibriste. Même si, soucieux à chaque instant de court-circuiter les polémiques éventuelles, il peine parfois à échapper à une certaine raideur didactique. Comme à son habitude, le cinéaste dépeint le destin de quelques personnages et met en scène les soubresauts de la grande Histoire à travers leurs itinéraires particuliers. Avner et ses acolytes ne répondent pas aux canons des super-héros. Hantés par des conflits personnels qui renvoient à leur propre biographie de juifs ayant eu à subir les tumultes de l'Histoire, ils sont autant acteurs des événements que ballottés par des intérêts qui les dépassent. Avner (interprété par Eric Bana, lire page 86), archétype du héros spielbergien, finira, à l'issue d'une mission qui est aussi un périple existentiel, par trouver une relative paix intérieure dans un autre territoire : celui de la famille. Soit le même épilogue intimiste que pour « La guerre des mondes », le film catastrophe réalisé par le même Spielberg et sorti sur les écrans il y a six mois. Dense et passionnant, le film confirme l'inspiration féconde du réalisateur. Maître incontestable de l'entertainment planétaire, Spielberg, depuis une dizaine d'années, sonde l'Histoire (« La liste de Schindler », « Amistad » « Il faut sauver le soldat Ryan »). On a glosé sur l'ambition du cinéaste et ses fictions qui, vues par les spectateurs du monde entier, tendent à se substituer à tout autre référent dans l'imaginaire collectif. Débat crucial sur le pouvoir d'un certain cinéma, certes... Mais peut-on reprocher au réalisateur le plus puissant de son temps de filmer autre chose que des divertissements sans conséquence ?
© le point 19/01/06 - N°1740 - Page 80 - 908 mots | ||||||