Spielberg fâche son indic
| LIENS UTILES |
MUNICH 1972 Hollywood prend des libertés avec l’Histoire et distille une vision moraliste du conflit israélo-palestinien.
NICOLAS VERDAN
Publié le 19 janvier 2006
![]() Abou Daoud, le cerveau de l’attentat de Munich, qui survécut à la traque meurtrière israélienne. / archives |
» Le grand maître d'Hollywood s'est inspiré de Vengeance, un livre consacré à la traque des terroristes palestiniens liés à l'assassinat de onze athlètes israéliens aux JO de Munich en 1972. Pour George Jonas, l'auteur canadien de cet ouvrage controversé, Spielberg a détourné son récit au profit d'une morale mettant le terrorisme et le contre-terrorisme sur le même plan. S'appuyant sur des faits réels, Munich ne se vend toutefois pas comme une œuvre historique. Décryptage d'un
thriller qu'on pourrait confondre avec un documentaire.
Derrière Munich, le film, on trouve Vengeance , un livre publié en 1984. Signé par George Jonas, journaliste canadien, l'ouvrage dont s'est inspiré le réalisateur hollywoodien Steven Spielberg repose essentiellement sur un témoignage: les confessions d'un certain Avner, le soi-disant chef d'équipe antiterroriste chargé par le Gouvernement israélien de traquer les membres de Septembre noir, l'organisation palestinienne qui massacra 11 athlètes israéliens aux JO de Munich, en 1972.
Fait étrange, Steven Spielberg s'est contenté de cette seule source pour construire son magistral Munich. Plus attaché à la psychologie de ses personnages, tiraillés entre nationalisme et humanisme, le cinéaste n'a pas poussé le souci historique jusqu'à contacter le Mossad, les services secrets israéliens, ou Abou Daoud, le cerveau de l'attentat des JO. Ces derniers se sont d'ailleurs étonnés de n'avoir pas été consultés. L'agence Reuters révèle même que Daoud a constaté un «grand nombre d'erreurs» dans le film. Il ne précise pas lesquelles. Les Israéliens, quant à eux, ont repéré des «erreurs techniques». Plus curieux, encore, Spielberg n'a pas pris la peine de contacter directement George Jonas, qu'il a tenu à distance respectable de l'écriture du scénario et du tournage.
Le journaliste canadien n'a pas apprécié. Comme confié hier par courriel à 24 heures , George Jonas sautera sur chaque occasion pour contredire la version hollywoodienne de la traque aux assassins de Munich.
Sur son blog (www.georgejonas.ca), Jonas vilipende Spielberg, accusé d'avoir «massacré» son livre. Son reproche essentiel porte sur le fond du film: « Vengeance part du principe qu'il y a une différence entre le terrorisme et le contre-terrorisme; Munich suggère exactement le contraire. Mon livre n'a aucune difficulté à raconter un acte de guerre accompli contre un crime de guerre; le film trouve cela difficile.»
«Un type médiocre»
Jonas va plus loin. Il considère que Spielberg ne respecte pas l'esprit d'Avner. Pour Jonas, l'ex-agent du Mossad n'est pas le héros tourmenté du film Munich. En réalité, ce tueur à la solde de Golda Meir, alors premier ministre d'Israël, ne se serait jamais posé à ce point la question du bien et du mal. «C'est un type médiocre, dit Jonas à propos d'Avner. Il est obsédé par l'hygiène et se lave les mains plus souvent que Ponce Pilate», précise aussi le journaliste canadien.
Et Avner, qu'en dit-il? Nous avons tenté en vain de retrouver l'ancien agent du Mossad. Peine perdue. Jonas protège son indic et il ne nous a rien dit qui permette de le localiser. Il aurait toutefois passé par la Suisse ces dernières années. Spielberg, lui, aurait retrouvé Avner et il se serait entretenu avec lui.
» Vengeance vient d'être traduit en français chez Robert Laffont
Munich: une histoire vraie, des héros imaginaires
» SCRIPT. Un scénario proche des faits réels mais qui privilégie la fiction à l’histoire.
N. V.
Munich de Spielberg n'a pas de prétention documentaire. Il n'empêche, saisi par la vraisemblance de la reconstitution et la qualité des dialogues entre Golda Meir et son état-major, on se demande quelle est la part du vrai et du faux. Cette traque impitoyable des complices de Septembre noir par un groupe paramilitaire israélien a bien existé. Mais elle n'avait pas pour unique but l'élimination des auteurs précis de l'attentat de Munich. La première riposte israélienne est classique: un raid aérien de 75 avions, soit la plus grosse attaque depuis 1967. Les cibles: des postes de guérilla palestinienne au Liban et en Syrie. Le nombre de victimes: 66, sans compter les blessés.
Répondant à l'hypermédiatisation de l'attentat de Munich, un phénomène alors nouveau et dont les Palestiniens espèrent profiter pour plaider leur cause, de hauts officiels israéliens décident de frapper encore plus fort. Golda Meir, premier ministre, et Moshé Dayan, ministre de la Défense, créent un groupe chargé d'éliminer les responsables plus ou moins proches du carnage des JO.
L'opération, qui aurait été baptisée «La colère de Dieu», rassemble une équipe de mercenaires nationalistes, libres d'agir à leur guise mais sous contrôle du Mossad.
Onze «cibles» sont déterminées par les Israéliens. Les tueurs en atteindront neuf dans les mois qui suivent les événements de Munich. A l'exception d'Ali Hassa Salameh, un proche d'Arafat, qui sera abattu sept ans après les JO. Quant à Abou Daoud, le cerveau de Munich, il vit toujours. En 1996, il a même eu l'occasion de se rendre dans la bande de Gaza.
Le journaliste Aaron Klein, auteur d'un livre sur la riposte israélienne, casse le mythe. Il n'y a pas eu de vengeance israélienne après l'attentat. A le lire, les cibles choisies étaient avant tout des proches du Fatah de Yasser Arafat qu'il fallait intimider. Il affirme encore que la première victime des Israéliens, Wael Zwaiter, le Palestinien abattu à Rome, était une «erreur».
Les terroristes qui agirent directement à Munich furent abattus sur l'aéroport lors de la prise d'assaut de la police allemande. Trois d'entre eux ont été faits prisonniers et relâchés suite à un marchandage consécutif à un détournement d'avion. Dans le Munich de Spielberg, l'équipe secrète des mercenaires se retrouve sur le théâtre d'une autre opération israélienne: «Le printemps de la Jeunesse». Pure fiction, même si l'opération a bel et bien existé. Le 10 avril 1973, quatre commandos d'élite israéliens ont en effet débarqué par mer à Beyrouth et exécuté trois proches du Fatah de Yasser Arafat. Parmi eux, un soldat travesti en femme pour les besoins de cette mission. Son nom: Ehud Barak.
Encore un détail: la délicieuse jeune femme du bar de l'Europa Hotel, à Londres, a bien existé. Elle séduisit effectivement un agent israélien avant de lui tirer une balle dans la nuque. Le sort de la belle fut vite scellé par le Mossad. On la retrouva assassinée sur sa péniche à Amsterdam.
