Pétrole, CIA et terrorisme : SYRIANA de Stephan Gaghan

Publié le par David CASTEL



Ce film sur fond de multinationales du pétrole et de politique étrangère dans le Golfe est un signe supplémentaire du retour d'un cinéma politique aux Etats-Unis.

Avec George Clooney, Matt Damon, Jeffrey Wright.

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Clooney est sur tous les fronts : acteur, réalisateur et producteur.
Il était une fois, dans un conte des « Mille et Une Nuits » moderne, un émir vieillissant à la tête d'un Etat où l'or noir coulait à flots. L'émir avait deux fils. Nasir, le prince héritier, et Meshal, son frère. Nasir était bon, réformiste, souverainiste. Meshal était jaloux, falot, à la solde des yankees. Nasir accorda les droits de forage de gaz naturel à des représentants du « peuple ami » chinois. Les Texans de la Connex Oil, qui se reposaient sur leurs lauriers monopolistiques, l'eurent mauvaise. Tout comme leurs camarades de la CIA, qui n'allaient tout de même pas laisser ce JJSS enturbanné agir à sa guise. Pendant ce temps-là, un jeune expert en ressources énergétiques - après un terrible malheur - s'était retrouvé conseiller du prince réformiste.

Et, toujours pendant ce temps-là, un jeune ouvrier pakistanais, viré par les Chinois et traité à coups de matraque par ses frères musulmans arabes, se laissait séduire par le discours volontariste d'un Al-Zarqawi local... Un émirat, Washington, Genève, Beyrouth ; les compagnies pétrolières, la CIA, les mouvements islamo-terroristes : tels sont les ingrédients de « Syriana », de Stephen Gaghan. Le film n'est pas toujours limpide. Entre les agents retournés, détournés, infiltrés, exfiltrés, on s'y perd un peu. Il est en outre un peu bavard, mais il évite les bons sentiments de Spielberg avec son « Munich », façon Pieds nickelés. Là, les agents connaissent leur job, ce qui ne les empêche pas de prendre de sacrées raclées.

Le réalisateur Stephen Gaghan, il est vrai, a puisé le scénario dans du solide : « La Chute de la CIA » (Folio Documents Gallimard), de Robert Baer, un ancien de l'agence.

Ce long film (2 heures et 8 minutes), où figurent plusieurs vedettes - George Clooney, Matt Damon, William Hurt, Christophe Plummer -, se laisse donc voir. A la limite, il faut plus le regarder comme un symptôme de la repolitisation du cinéma américain. En quelques mois, les studios ont proposé un film sur le trafic d'armes international (« Lord of War », d'Andrew Niccol), un sur la première guerre du Golfe (« Jarhead, la fin de l'innocence », de Sam Mendes), un sur la guerre secrète dans le conflit israélo-palestinien (« Munich », de Steven Spielberg). Il faudrait y ajouter « Good Night and Good Luck », sur le maccarthysme, de George Clooney.


Ton fortement critique
Michel Ciment en fait le thème de l'éditorial de la revue de cinéma « Positif » (février). Ces « films de valeur inégale mais fortement critiques » contrastent « avec l'atonie » qui a suivi les attentats du 11 septembre, écrit-il. L'explication ? Le succès commercial de « Fahrenheit 9/11 », de Michael Moore, qui « a encouragé les compagnies productrices à se lancer dans des projets coûteux qui bousculent le consensus national autour de la politique de George Bush ».

Ensuite, les acteurs, qui ont joué un rôle essentiel dans cet engagement : Sean Penn et son voyage à Bagdad, Martin Sheen et sa violente attaque contre le président des Etats-Unis, et George Clooney, sur tous les fronts, acteur, réalisateur et producteur. Devenu une star grâce à la série télévisée « Urgences » puis à des films grand public (« Batman et Robin », 1997 ; « Ocean's Eleven », 2001), démocrate, adversaire de l'intervention en Irak, opposant farouche à Bush, chouchou des médias, Clooney s'exprime haut et fort. Dans « Syriana », il incarne avec grâce Bob Barnes, un des rares agents de la CIA arabophones, qui pense terminer tranquillement sa carrière aux Etats-Unis. En bon professionnel, il a pris pour le rôle 15 kilos, il s'est laissé pousser une barbe poivre et sel et il a testé son anonymat dans ses restaurants familiers. Clooney figure également au générique comme coproducteur du film, avec sa société Section Eight, créée il y a six ans avec un autre cinéaste, Steven Soderbergh.

« Nous ne cherchons pas à faire la leçon à quiconque et ne prétendons pas imposer une vérité », a-t-il déclaré au Festival de Berlin, au début du mois. Mais « un bon film peut initier un débat, en l'occurrence une discussion sur la dépendance du monde à l'égard du pétrole, mais aussi sur la corruption, l'efficacité de la CIA ». Et bien d'autres sujets, dear Mr. Clooney.

EMMANUEL HECHT



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