Hollywood renoue avec l'engagement politique

Publié le par David CASTEL

L'acteur George Clooney dans le film américain de Stephen Gaghan, "Syriana". | WARNER BROS. FRANCE L'acteur George Clooney dans le film américain de Stephen Gaghan, "Syriana".
Enquête

LE MONDE | 21.02.06 | 13h30  •  Mis à jour le 21.02.06 | 13h33

undi 13 février, Beverly Hills (Californie) : le traditionnel déjeuner des acteurs sélectionnés pour les Oscars (la cérémonie est fixée au 5 mars) a lieu alors que vient d'être révélé l'incident de chasse au cours duquel le vice-président américain Dick Cheney a blessé l'avocat prorépublicain Harry Whittington. George Clooney, l'acteur libéral le plus en vue d'Hollywood, ne peut s'empêcher de lâcher cette pique : "J'ai demandé à Dick Cheney d'être mon cavalier aux Oscars !" Ce qui est paradoxalement drôle, l'acteur ne se gênant pas pour critiquer le gouvernement de George Bush.

Il a décroché trois nominations pour des films qui doivent fortement déplaire à la Maison Blanche : meilleur réalisateur et meilleur scénariste pour Good Night, and Good Luck, dénonciation par le présentateur vedette de la chaîne de télévision CBS Edward Murrow des investigations du sénateur Joseph McCarthy contre les éléments antiaméricains dans les années 1950 et meilleur acteur dans un second rôle pour son interprétation d'un espion dans Syriana, thriller qui dénonce la collusion de l'oligarchie pétrolière américaine et de certaines monarchies du Golfe. Ce film sort dans les salles, en France, mercredi 22 février. "Je ne sais pas si les discours, le soir des Oscars, seront politiques, mais les films de cette année le sont certainement...", ponctue l'acteur, dont on compare déjà l'engagement à celui de ses aînés Warren Beatty ou Robert Redford.

Parmi ces films politiques en compétition pour les Oscars, il y a bien sûr Munich, la dernière oeuvre de Steven Spielberg, sur le sujet explosif des représailles qui ont suivi la prise en otage des athlètes israéliens aux Jeux olympiques de 1972. Depuis sa sortie, fin décembre 2005, aux Etats-Unis, ce film a ravivé des controverses et déclenché beaucoup d'animosité. "Mon film est le seul qui ait pris feu et failli cramer ! Pourtant, les autres sont tout aussi incendiaires...", commente Steven Spielberg à propos des quatre autres films cités dans la catégorie meilleur réalisateur et dans la catégorie - la plus prestigieuse - meilleur film (Brokeback Mountain, d'Ang Lee, Crash, de Paul Haggis, Capote, de Bennett Miller, Good Night, and Good Luck, de George Clooney). "Ils sont faits avec courage et passion, et sans peur. Comme s'ils disaient : "Voilà qui je suis. Voilà ce en quoi je crois"", se félicite Spielberg.

Les 5 798 membres de l'Académie des Oscars ont aussi retenu The Constant Gardener, adapté d'un roman de John Le Carré et réalisé par Fernando Meirelles, en nommant Rachel Weisz pour son interprétation d'une aide sociale assassinée parce qu'elle en savait trop sur les expérimentations dangereuses de l'industrie pharmaceutique en Afrique de l'Est, mais aussi Jeffrey Caine, le scénariste. Enfin, Charlize Theron est nommée dans la catégorie meilleure actrice, pour avoir incarné l'ouvrière qui déposa et gagna la première plainte collective pour harcèlement sexuel dans North Country (titre traduit en français par L'Affaire Josey Aimes). A noter qu'aux Etats-Unis, la Warner a choisi de sortir ce film au thème féministe le 8 mars, date de la Journée internationale des femmes.

Pour ce qui est de l'engagement social et politique, les documentaires ne sont pas en reste avec Enron : the Smartest Guys in the Room, d'Alex Gibney, qui aborde le scandale financier qui a atteint cette société et dont les protagonistes sont actuellement en procès à Houston (Texas). Tous ces films témoignent du retour d'un cinéma engagé à Hollywood. On ignore s'il est temporaire ou plus significatif. Le succès, critique et commercial, du documentaire-pamphlet de Michael Moore, Fahrenheit 9/11, aura sans doute aucun contribué à ce regain des films à thème social ou politique, après une période qui a vu le couronnement de grands divertissements comme Titanic ou Le Seigneur des anneaux.

La contestation de la guerre en Irak et des pratiques de l'administration Bush a ranimé la gauche hollywoodienne, dont les membres les plus actifs avaient eu tendance à s'endormir sous la présidence de Bill Clinton. "Depuis 2000, une partie importante de la communauté créatrice d'Hollywood s'est politisée en s'impliquant dans la lutte contre la globalisation, et cette politisation s'est accélérée à cause de la guerre en Irak, affirme Benjamin Dickenson, auteur du livre Hollywood's New Radicalism consacré aux radicaux d'Hollywood (éd. IB Tauris). Les anticapitalistes notoires comme Tim Robbins, Susan Sarandon, Sean Penn, se sont unis aux célébrités en faveur de la justice sociale comme George Clooney."

Mais c'est aussi dans la tradition hollywoodienne de produire des films en résonance avec l'époque : en 1930, l'Oscar du meilleur film était allé à All Quiet on the Western Front (A l'Ouest, rien de nouveau), regard critique sur la guerre. Les années 1940 couronnent Les Raisins de la colère et les années 1970 fournissent une abondance de films contestataires, dont Les Hommes du président, qui, trente ans après le scandale du Watergate et la chute de Nixon, s'imposent encore comme un modèle de cinéma responsable. Plus récemment, La Liste de Schindler, Erin Brockovich ou Philadelphia traitèrent de thèmes engagés, tout en étant des succès commerciaux.

Aujourd'hui, les majors ont pratiquement abandonné ce marché trop risqué, à l'exception de Warner Bros, qui a lancé et coproduit North Country et l'a confié à la réalisatrice néo-zélandaise Niki Caro (Whale Rider). Sur les cinq meilleurs films nommés, un seul, Munich, a été financé par un studio.

Des indépendants d'un genre nouveau dominent ces Oscars. Non seulement l'écurie des frères Weinstein, qui ont vendu Miramax et sont représentés cette année par Transamerica - un homme qui va devenir une femme, brillamment interprété (e) par Felicity Huffman de la série "Desperate Housewives", rencontre son fils (sortie prévue en France le 26 avril) - et Mrs. Henderson Presents, avec Judi Dench. Derrière cette moisson de films, on trouve un réseau de nouveaux entrepreneurs qui ont fait fortune dans le secteur de l'Internet, maîtrisent les technologies nouvelles et ont l'intention de révolutionner le business du cinéma. Comme Jeffrey Skoll, le milliardaire du site e-bay, qui a fondé Participant Productions il y a deux ans et récolté onze nominations. Ou Todd Wagner et Mark Cuban, créateurs de Broadcast.com et propriétaires d'une équipe de basket-ball de la NBA - les Mavericks (Dallas) -, qui pilotent aujourd'hui la galaxie HDNet Films, qui a produit Bubble de Steven Soderbergh, 2929 Productions, Magnolia Pictures et les salles de cinéma Landmark Theatres. Ou encore Bob Yari, versé dans l'immobilier et qui a financé Crash.

"Mon partenaire Mark Cuban et moi, ou d'autres producteurs comme Jeff Skoll, nous ne sommes pas des dilettantes qui font des films pour pouvoir frimer après dans les "parties", affirme Todd Wagner, un de ces nouveaux entrepreneurs qui, avec sa société de production 2929, a coproduit Good Night and Good Luck et le documentaire sur l'affaire Enron. Nous avons gagné de l'argent et nous voulons appliquer notre sens des affaires et notre esprit d'entreprise à cette nouvelle sphère. Et puis nous avons soigneusement étudié le business du cinéma !"

Si on les a d'abord regardés avec méfiance, ces "new kids in town" sont maintenant considérés comme une véritable source d'inspiration par l'industrie du cinéma. D'autant plus que celle-ci constate la désaffection des spectateurs, peut-être due à la médiocrité des films trop ouvertement commerciaux. Et le succès de Brokeback Mountain (60 millions de dollars de recettes neuf semaines après sa sortie) indiquerait que les films de "niche" (en jargon de la profession, film qui vise un public spécialisé et un marché réduit) peuvent atteindre un vaste public.

"Cette année prouve qu'on peut faire des films avec un contenu sans qu'ils aient un goût de médicament, des films à la fois forts et divertissants, affirme l'actrice Charlize Theron. Il se passe des choses assez démentes dans le monde actuellement, alors comment ne pas y prêter attention ? Mais les studios tendent à perdre de l'argent sur ces films-là. Alors, il faut faire revenir le public..."


Claudine Mulard (à Los Angeles)
Article paru dans l'édition du 22.02.06

Publié dans POLEMIQUE

Commenter cet article