George Clooney et son ami de la CIA

Publié le par David CASTEL

Le samedi 11 février 2006

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Photo AFP


Nathalie Petrowski

La Presse

Berlin

George Clooney venait à peine de prendre place à la table de conférence, que la première d'une longue suite de blagues sortait de sa bouche. «Attention tout le monde, la CIA est ici, alors faites gaffe», fit-il en désignant son voisin de droite, l'authentique agent de la CIA, auteur du bouquin La Chute de la CIA, dont le film Syriana présenté hier hors-concours est librement inspiré.

Mais la meilleure blague, ce n'était pas celle-là. C'était plutôt le fait que pour incarner Robert Baer, renommé Bob Barnes dans le film, Clooney a pris 30 livres, s'est laissé poussé la barbe et s'est sapé de vêtements amples et fripés, lui donnant moins l'air d'un espion que d'une poche ou d'un cousin des Bougon.

En voyant le film et en lisant le bouquin de Baer, j'avais tenu pour acquis que Robert Baer était aussi moche que le personnage qu'en a fait Clooney. Erreur. L'agent de la CIA a une gueule d'acteur de cinéma presque aussi belle que celle de Clooney avec un nez fin, des yeux perçants, pas l'ombre d'une barbe ni d'une once de surcharge pondérale. Pourquoi diable alors Clooney s'est-il donné tant de peine pour se massacrer le portrait alors que ce n'était pas nécessaire? C'est la question que j'aurais voulu lui poser. Malheureusement, une armée de jeunes journalistes en chaleur et aussi bien chinoises, danoises qu'allemandes ou sud-américaines ont été plus rapides que moi à se précipiter sur le micro et à le monopoliser pendant 45 minutes. De sorte qu'une grande part des questions adressées à Clooney portait sur ses recettes de beauté et ses techniques pour perdre 30 livres quand il ne s'agissait pas carrément d'invitations à visiter Berlin, Paris et l'Amérique du Sud au complet.



Bon joueur et extradordinaire animateur de foules, Clooney s'est prêté au jeu de bonne grâce sans jamais rater une occasion de donner la parole à son réalisateur Stephen Gaghan ni de se payer de sa propre (belle) gueule.

Malgré la légèreté ambiante de cette longue séance de drague entre George et les journalistes de la gent féminine, on a quand même appris une ou deux choses de plus sur Syriana. La première, c'est que l'auteur du bouquin dont le film est inspiré recommande chaudement Syriana à tout le monde. «Habituellement, je suis incapable de me taper les films d'espionnage américain où il est question de la CIA, a affirmé Robert Bauer. Mais laissez-moi vous dire que celui-là est différent. Ce que vous y voyez, c'est la vraie affaire. Je ne renie pas une seule seconde de ce film.»

L'éloge est d'autant plus importante qu'il contraste radicalement avec la position prise par l'auteur de Vengeance dont le film Munich est inspiré et qui, depuis la sortie du film, n'a cessé d'accabler Steven Spielberg de reproches.

Mais Baer comme tous ceux qui ont participé à l'incroyable aventure de Syriana, qui se déroule sur quatre continents et dans 200 lieux - de Casablanca à Dubaï en passant par Chicago - et raconte cinq histoires parallèles en autant de langues, n'avaient que de l' admiration et de la reconnaissance à exprimer. Y compris pour le distributeur Warner Brothers qui, selon Clooney, a eu les couilles de mettre tant d'argent dans un film qui critique la rapacité américaine et son intoxication au pétrole du Moyen-Orient. «Soyons honnêtes, a ajouté Clooney, notre film n'était pas précisément une priorité pour Warner, surtout à l'époque où on l'a soumis. C'était il y a deux ans alors que George Bush venait de déclarer mission accomplie en Irak. Et pourtant, les gens de Warner ont embarqué. C'est clair qu'on a dû faire certains compromis au plan du budget, mais pour le reste, ils ont été braves et je leur en serai éternellement reconnaissant.»

Un trouble-fête s'est alors levé dans la salle pour demander pourquoi le film avait été tronqué de 10 minutes. Était-ce une mesure de censure? Clooney a failli s'étouffer de rire compte tenu du fait que Syriana écorche le gouvernement américain et son implication dans l'industrie pétrolière au Moyen-Orient comme peu de films américains. «Je vois mal ce qu'on aurait pu censurer. Il me semble que s'il avait fallu censurer quelque chose, tout le film y serait passé.»

Plus sérieusement, le réalisateur Stephen Gaghan a expliqué que les 10 minutes impliquant une histoire parallèle avec la gagnante d'un concours de beauté ont sauté pour clarifier et alléger le propos. «Il y a déjà tellement de choses qui se passent dans ce film complexe qu'on ne pouvait plus en rajouter, sinon on perdait nos spectateurs. Alors on a cherché à simplifier le récit, quitte à sacrifier une histoire secondaire.»

De fait, Stephen Gaghan aurait pu étendre le sacrifice à plusieurs autres scènes. Pas pour être plus pertinent. Pour être plus compréhensible car pendant une bonne heure, Syriana est un enchevêtrement complexe et tarabiscoté qui demande une carte et un mode d'emploi pour saisir ce qui se passe et où on s'en va. Pour une rare fois, la lecture du synopsis est un préalable avant d'entrer dans le cinéma, sinon on risque de se perdre dans un immense champ de pétrole et de s'y noyer.

Dernière question, à Geoooorge comme de raison: pourquoi avoir fait ce film et si vous aviez le choix entre toutes vos nominations aux Oscars, laquelle aimeriez-vous gagner?

La première réponse était facile. Clooney a expliqué qu'il aimait faire des films politiques parce qu'il a baigné dans la politique presque toute sa vie. Son père a été journaliste pendant 40 ans avant de faire campagne pour un siège au Congrès américain. Sa mère a été maire. «La politique, c'est ma seconde nature mais surtout j'ai grandi dans les années 70, quand il se passait énormément de choses au plan social et politique aux États-Unis. À cette époque-là, les films reflétaient bien les bouleversements sociaux qu'on traversait. Puis pendant 20 ans, notre cinéma a cessé de se préoccuper de ces choses-là. Aujourd'hui, on a l'impression que ça revient. Les gens discutent politique à table et c'est à nouveau normal de prolonger la discussion au cinéma.»

Pour ce qui est de l'Oscar, la réponse fut aussi brève que courte. On ne gagnera pas.

Souhaitons que George se trompe et remporte au moins un Oscar. Sinon cotisons-nous tous pour lui en payer un.

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