Dérive munichoise,

Publié le par David CASTEL

Point de vue

 par David Martin-Castelnau

LE MONDE | 31.01.06 | 13h24  •  Mis à jour le 31.01.06 | 13h24
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Nul doute que Munich, film qui raconte la vengeance d'Etat d'Israël contre les responsables du massacre de ses athlètes aux Jeux olympiques de Munich en 1972, suscite un fort intérêt en France. On pourra, bien sûr, l'envisager du seul point de vue artistique, critiquer sa forme — démarque paresseuse des Patriotes (film d'Eric Rochant sorti en 1994) et de Ronin (John Frankenheimer, 1998). Mais puisque Steven Spielberg présente son dernier opus comme un récit destiné à édifier ses petits-enfants, c'est sur le fond qu'il convient de le commenter.

Une incise dans le générique avertit que Munich s'inspire de faits réels. Mieux : l'affiche du film promet aux spectateurs le récit de ce qui s'est passé "après" la tragédie des Jeux. On peut estimer, sur ce point, celui de la relation des faits, qu'il y a tromperie — et trois fois tromperie. D'abord, parce que Spielberg s'est en réalité borné à adapter l'enquête du Canadien George Jonas (Vengeance, 1984), une enquête aussi romancée que controversée pour n'avoir puisé qu'à une seule source, toujours anonyme à ce jour. Ensuite, parce que Munich prend d'étonnantes libertés avec les faits avérés : il suffit de visionner les images d'archives que propose le documentaire de Kevin Macdonald, Un jour en septembre (ressorti en salles le 25 janvier), pour constater qu'à peu près toutes les reconstitutions de M. Spielberg sont approximatives, y compris celle, cruciale, de la fusillade de l'aéroport de Fürstenfeldbruck. Enfin, tromperie il y a à présenter ce film comme fidèle aux événements, dans la mesure où il omet au moins deux épisodes de la plus haute importance : la bavure de Lillehammer, en Norvège, où les Israéliens exécuteront par erreur un innocent (en l'occurrence, le frère de Chico Bouchikhi, fondateur des Gypsy Kings) et, surtout, la nullité coupable des forces de l'ordre allemandes, dont on sait à présent combien elles auront contribué au dénouement fatal de la prise d'otages, tuant peut-être davantage encore d'Israéliens que les terroristes du groupe Septembre noir.

Munich ne saurait donc être tenu pour un film historiquement exact. La vérité est que le réalisateur s'est saisi d'une page obscure et fascinante du conflit israélo-palestinien pour développer un point de vue très personnel. Honorable, et discutable, il peut se résumer ainsi : George Bush père comme Golda Meir, les Etats-Unis comme Israël, commettent une faute morale et une erreur politique en répondant à la terreur par la terreur. Car tel est le fil rouge de ce polar manichéen, où les seules brutes semblent être les officiels de Tel-Aviv ; où les dirigeants palestiniens sont tantôt un poète prônant le rapprochement entre les civilisations, tantôt un intellectuel débonnaire, bon père de famille, etc. — jusqu'aux membres du commando Septembre noir, à l'évidence de pauvres gamins ivres de la douleur de tous les colonisés. Aucune mention de la mise à mort immédiate d'Israël décidée par ses voisins le jour même de sa création, en mai 1948, puis des autres guerres d'agression visant à "rayer l'entité sioniste de la carte", comme l'on dit encore aujourd'hui à Téhéran, telle la guerre du Kippour de 1973. Aucune réflexion, non plus, sur les méthodes choisies par certains militants palestiniens pour arriver à leurs fins : l'assassinat systématique de civils, l'attaque de cars scolaires ou d'écoles maternelles, pratiques alors inédites dans l'histoire des mouvements de résistance, du Vercors au Tibet, et qui méritaient assurément quelques développements de la part d'un cinéaste dissertant de l'éternel conflit entre la fin et les moyens.

Sous couvert d'équilibre, de nuance, Steven Spielberg ne nous offre hélas que du très banal : le Mal guette les Occidentaux, et eux seuls. La maladresse aussi, du reste, puisque, en campant les dirigeants israéliens en bushistes avant l'heure, Munich indique assez clairement que la réponse idoine aux agressions terroristes ne saurait être qu'un surcroît de dialogue. Le dernier plan, qui s'éternise sur les Twin Towers (numériquement reconstituées pour l'occasion), suggère assez lourdement qu'à oser répondre au terrorisme on récolte le 11 septembre 2001. Ce plan final délivre un message qu'on est en droit, pour le coup, de trouver nauséabond : ces juifs vindicatifs ne seraient-ils pas responsables du carnage de Manhattan ? La confusion est ici portée à son comble. Dommage. Steven Spielberg voulait dévoiler la face cachée de l'histoire, mais aussi la rendre édifiante : dira-t-on assez que ni la leçon éthique de Munich ni ses prétentions documentaires ne sont à la hauteur de cette ambition ? Ce film aurait mérité un autre titre, plus complet, plus éloquent — Le Syndrome de Munich.


David Martin-Castelnau, grand reporter au magazine Optimum, est l'auteur notamment des Francophobes (Fayard, 2002).

DAVID MARTIN- CASTELNAU
Article paru dans l'édition du 01.02.06

Publié dans Critiques film France

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