Raconter, c'est déjà juger

Publié le par David CASTEL

, par Ariel Colonomos

LE MONDE | 31.01.06 | 13h24  •  Mis à jour le 31.01.06 | 13h24
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Steven Spielberg l'annonce en guise de préambule, son film est "inspiré d'événements réels". Mais Munich va bien au-delà. Spielberg raconte une histoire pour juger le présent. Il est l'interprète du passé à la lumière de sa compréhension de l'actualité, en l'occurrence la confrontation entre Israéliens et Palestiniens, d'une manière plus générale la "guerre contre le terrorisme". Ni documentaire ni fiction ex nihilo, Munich participe d'un genre qui fait florès (avec par exemple le film de George Clooney sur la période du maccarthysme) et veut s'inscrire au coeur du débat éthique sur l'usage de la force par les démocraties dans leur combat contre le terrorisme.

Spielberg a-t-il atteint son objectif ? A en juger par les foules de réactions qu'il a suscitées aussi bien aux Etats-Unis qu'en Israël, la réponse est très certainement oui. Les réactions françaises seront d'autant plus intéressantes à suivre que la caméra de Spielberg s'attarde dans notre pays. Pas moins de cinq acteurs français jouent dans le film. Qualitativement, quel est son apport ? Le film est suggestif et aussi plein de zones d'ombre, comme si Spielberg filmant l'opacité du pouvoir s'était par moments pris dans les mailles obscures de son récit.

En premier lieu, et c'est là un des points majeurs de querelle entre la critique et l'auteur, Spielberg est accusé de mettre sur le même plan les terroristes et les services israéliens. Sans doute, les obsédés de l'équivalence morale — c'est-à-dire aussi bien ceux qui croient la déceler dans chaque récit comme ceux qui sont tentés par cette erreur — verront dans ce film ce qu'ils redoutent ou souhaitent voir. Aucun élément pourtant ne donne à penser cela. Au contraire, Spielberg pose une différence essentielle entre la tuerie de Munich et la riposte des Israéliens lorsqu'ils décidèrent d'éliminer un par un les présumés responsables des attentats, en l'occurrence des combattants. Il prend acte de l'incontournable différence entre le meurtre de civils et l'élimination de combattants. Deuxième différence, lorsque des forces armées éliminent des combattants et ce faisant non intentionnellement tuent des civils, cela n'est en aucun cas un acte de terreur : prévoir (la mort de civils à proximité de la cible combattante) n'est pas vouloir (les viser pour en tuer le plus grand nombre). Pas d'ambiguïté et d'équivalence morale, c'est donc un faux procès.

Ensuite, et c'est là un des grands points forts de cette production hollywoodienne, Spielberg discute de la délicate question des intentions qui motivent l'usage de la force contre le terrorisme. Et il montre toutes ses ambiguïtés, provoquant par là une juste critique.

Le film éclaire au moins quatre types d'intentions à la fois individuelles et collectives. Punir, dissuader, affaiblir l'adversaire, prévenir. La punition repose sur un double principe auquel les Israéliens ont montré leur attachement : aucun crime ne doit rester impuni et le criminel ne saurait profiter de son crime. La dissuasion est une logique qui peut être justifiée par son efficacité et son utilité. Il en est de même pour la décision de réduire à néant les capacités de nuisance de l'ennemi, un acte potentiellement justifiable au nom de la légitime défense. Enfin, la prévention, et c'est là sur le plan logique l'opération la plus délicate, reposerait sur une interprétation extensive de la légitime défense élaborée sur un mode anticipatoire.

Que voit-on dans le film ? Les intentions individuelles sont confuses, les membres du groupe chargé d'éliminer les terroristes ne sont pas d'accord sur les raisons de leur action, de fait ils interrogent leurs intentions. La confusion des intentions politiques crée une confusion des sentiments moraux. A la fin du film, perplexe et désemparé, le protagoniste bêche son jardin de Brooklyn...

Le récit de Spielberg pose la formidable question de l'intention collective. Une organisation produit de l'intentionnalité lorsqu'une décision élaborée en son sein est l'objet d'une délibération et lorsque chaque membre du groupe permet à l'objectif décidé de se réaliser. Cela étant, les décisions collectives sont l'émanation d'intentions plurielles. Spielberg montre que les services israéliens ont plusieurs motivations suivant les personnes qui décident et aussi qu'une même personne est à double, triple face.

Spielberg aborde une autre question fondamentale, la prévention, un épineux sujet déjà traité dans un des films récents de l'auteur, Minority Report (à cet égard plus séduisant que Munich, la science-fiction échappant aux inévitables carcans de l'histoire fiction). Spielberg a une thèse : la riposte à Munich a créé une escalade de la violence. Ce point historiquement contestable (mais peu importe, Spielberg n'est pas historien et ne veut pas l'être) fait écho à des préoccupations contemporaines. C'est bien la raison pour laquelle Spielberg choisit de parler de Munich. Les "assassinats ciblés" aujourd'hui mis en oeuvre par l'armée israélienne sont le prolongement d'une politique ancienne d'élimination des terroristes. La différence entre les assassinats ciblés et les autres actions antiterroristes qui les ont précédés est pourtant essentielle. Les "assassinats ciblés" sont préventifs ; il ne s'agit pas de tuer des personnes au nom de leurs crimes passés, des individus ayant le plus souvent commis des actes terroristes sont visés au nom de la prévision de leurs attentats futurs. Autre différence, aujourd'hui, Israël revendique officiellement cette politique de la prévention.

Spielberg apporte une réponse rapide à une épineuse question qui provoque des débats très contradictoires (et parfois bien violents) entre politiques, militaires, théoriciens de l'éthique et du droit. Un Etat où par ailleurs la peine de mort n'existe pas peut-il s'autoriser d'éliminer de manière préventive ceux en qui il voit un danger pour la sécurité de ses civils ? Lorsqu'elle est préemptive, lorsque le danger est jugé "imminent", une telle politique est difficile à condamner, tout du moins à écarter a priori.

Il existe enfin un dernier aspect de ce film auquel pour des raisons culturelles sans doute le public français ne devrait pas rester insensible : la gastronomie et son anthropologie psychanalytique. La convivialité du repas occupe une place importante dans le récit de Spielberg. Mathieu Amalric choisit ses salades au marché, le patriarche Michael Lonsdale prépare de mystérieuses andouillettes, Golda Meir sert le café, le responsable des services israéliens propose à son interlocuteur du baklava, ce chef est le père nourricier du groupe qu'il réunit autour d'un repas préparé de ses mains.

Manger l'autre, c'est tuer pour survivre. Ce film montre l'appétit du pouvoir et la fonction à la fois apaisante et excitante de la restauration des hommes. C'est sur cette note somme toute freudienne et postmoderne que le film se déroule, comme s'il y avait trois voies dans un conflit : décider de tuer autour d'une table commensale, consommer le fruit de la chasse, rompre le pain. Mauvais augure ou simple réalisme, le film se termine par un refus de cette primale dernière cène judéo-chrétienne.


Chercheur, Ariel Colonomos enseigne à Sciences Po et à l'université Columbia de New York. Dernier ouvrage paru : La Morale dans les relations internationales, éd. Odile Jacob, 2005, 288 p., 23 €.


Publié dans Critiques film France

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