Le film ‘Munich’ : je lance un défi à Steven Spielberg

Publié le par David CASTEL


8 commentaire(s).
 
de Robert Fisk* in The Independent 21.01.06

Le film ‘Munich’ de Steven Spielberg est absolument génial ! Tiens, bizarre ; j’entends déjà grommeler certains lecteurs... Le film ne passera en Grande-Bretagne qu’à partir de vendredi prochain. Mais, aux Etats-Unis, des Arabes qui vivent là-bas ont condamné ce film qui traite de l’assassinat en série de Palestiniens après le massacre d’athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich, en 1972, en le qualifiant de "diatribe anti-arabe qui déshumanise tout un peuple souffrant de sa dépossession et de son occupation".

Des organisations juives ont insinué que Spielberg aurait déshonoré ses racines juives en portraiturant des agents du Mossad en tueurs criminels et en proie au doute, qui finissent par mépriser leur propre pays.

"Il doit y avoir là quelque chose d’intéressant...", me suis-je dit à moi même en prenant place dans mon fauteuil, de l’autre côté de l’Atlantique, m’apprêtant à regarder le film à grand spectacle (avec force assassinats et flots d’hémoglobine) du célèbre metteur en scène...

Il y a beaucoup d’endroits où vous fermez les yeux : l’assassinat des athlètes, entrecoupé de scènes dans lesquelles le tueur en chef "Avner" est en train de copuler avec sa femme dans un appartement new-yorkais ; l’assassinat israélien d’une call-girl hollandaise qui a séduit un tueur du Mossad en vue de le liquider : elle marche, nue et répandant généreusement son sang sur le plancher de sa péniche, s’efforçant de respirer à travers la blessure causée par une balle en pleine poitrine... Ah, et puis il y a aussi le Cliché Moyen-oriental de l’année.

C’est quand "Avner" - dans une scène totalement fictionnelle - parle avec un réfugié palestinien armé, qu’il liquidera plus tard. Il lui demande : "Entre-nous, Ali... les oliviers de ton père, ils te manquent vraiment ?"

Ben voui, je veux, mon neveu : "Ali", il a une sacrée nostalgie des oliviers de papa !.. Posez cette question à n’importe quel Palestinien habitant les bidonvilles de torchis de Ein el-Helwé, de Nahr-el-Bared ou de Sabra et Chatila, au Liban, et vous obtiendrez la même réponse. Il s’agit là d’une scène aux grosses ficelles et qui se traîne en longueur, où l’approche cultivée et philosophique d’Avner est mise en contraste avec la colère brute et frustre du Palestinien.

Et il y a un tas d’autres âneries. Le meurtre on ne peut plus réel, par la même fine équipe du Mossad, d’un garçon de café marocain parfaitement innocent, en Norvège, a disparu du film - évitant ainsi, j’imagine, l’embarras qu’aurait causé la nécessité de montrer un des assassins se planquant dans l’appartement de l’attaché militaire israélien en Norvège, à Oslo [tiens, décidément, Oslo ?... Ndt]. Une planque dont la révélation n’a pas précisément apporté un immense service aux relations israélo-scandinaves...

Reste que le film de Spielberg a franchi une ligne jaune fondamentale dans le traitement hollywoodien du conflit moyen-oriental. Pour la toute première fois, on voit des espions / assassins israéliens de haut vol non seulement se poser des questions sur leur rôle de vengeurs, mais prendre carrément conscience du fait que la doctrine "pour un œil, un œil ; pour une dent, toute la gueule", ça ne marche pas, c’est immoral, c’est atroce.

Le résultat de l’assassinat d’un des tireurs palestiniens - ou d’un Palestinien sympathisant avec les tueurs de Munich, c’est tout simplement que six autres Palestiniens prennent leur place.

L’un après l’autre, les membres du commando des liquidateurs du Mossad se font eux-mêmes prendre en chasse et dégommer. Avner en vient même à estimer qu’à chaque fois qu’il liquide un Palestinien, cela coûte un million de dollars.

Et puis, il y a la fin du film : le surveillant d’Avner, au Mossad, vient à New York afin de le persuader de rentrer en Israël, mais Avner l’envoie promener après qu’il ait été incapable d’apporter la moindre preuve de la culpabilité des Palestiniens abattus ; alors il décline, écoeuré, l’invitation que lui fait Avner de venir partager le pain et le sel avec lui, à sa table.

Cela suggère, pour la première fois sur le grand écran, que la politique israélienne à base de militarisme et d’occupation est immorale. Le fait que la caméra se déplace vers la gauche des deux hommes et saisisse une image digitalisée reconstituée des Tours Jumelles, vues à travers la brume, c’est ce que j’appelle personnellement "un grincement".

"Ouais, Steve, n’en fais pas trop tout de même...", me suis-je dit intérieurement ; "merci, mais on avait compris !"

Mais voilà le principal : ce film déconstruit intégralement le mythe de l’invincibilité et de la supériorité morale d’Israël. De ses alliances sulfureuses, aussi - un des personnages les plus sympathiques est un patron âgé de la mafia française qui aide Avner - et son présupposé arrogant que, de tous les pays, lui seul a le droit de pratiquer les assassinats d’Etat.

Peut-être qu’inéluctablement et sans le savoir, l’auteur du roman d’où le film Munich est tiré - George Jonas, qui a écrit Vengeance - a-t-il fait merveille pour déconstruire Spielberg lui-même. "On n’atteint pas à un haut niveau moral en restant neutre entre le bien et le mal", dit-il.

Ce qui rebute pas mal de gens, qui ne vont pas voir ce film, c’est le fait qu’il "traite des terroristes comme des gens comme vous et moi... Dans leur effort afin de ne pas diaboliser des êtres humains, Spielberg et Kushner (Tony Kushner, le scénariste en chef) finissent par humaniser des démons".

Certes. Mais c’est bien là le problème, non ?

Appeler des êtres humains "terroristes" ne les déshumanise en rien, quoi qu’ils aient pu faire.

La question "pourquoi ?" - strictement interdite après les crimes contre l’humanité du 11 septembre 2001 - est pourtant bien exactement la question que pose n’importe quel flic sur le lieu de n’importe quel crime - "quel était le mobile" -, non ?

La coïncidence est sans doute voulue : Aaron Klein a pondu un nouveau bouquin sur Munich, aux éditions Random House. Comme l’a fait observer un recenseur, il donne des mêmes truands du Mossad une description suggérant une équipe plutôt de tueurs de sang-froid que de mercenaires en proie au doute.

Dans un contexte tout à fait différent, il est intéressant d’apprendre que ce Klein, capitaine dans une unité du renseignement de l’armée israélienne, se trouve être également, voyez-vous, le correspondant de Times Magazine à Jérusalem, spécialisé dans les questions militaires...

J’en déduis que cette auguste revue pro-israélienne ne va certainement pas tarder à nommer un militant du Hamas au poste de correspondant chargé des questions militaires en Cisjordanie...

Mais peu importe ; là n’est pas la question. Ce qui fait problème, pour certains, ce n’est pas le fait que Spielberg change les traits de ses assassins - ni même le fait que Malte tienne lieu de Beyrouth et Budapest tienne lieu de Paris, dans le film - mais bien, en revanche, le fait que l’entièreté de la structure de supériorité morale d’Israël soit soumise à un examen critique impitoyable et amer ; vers la fin du film, Avner fait irruption au consulat d’Israël à New York, persuadé que le Mossad a décidé de lui faire la peau, à lui aussi...

Bon : chose promise, chose due. Voici mon vrai défi, que je lance à Spielberg. Un ami musulman m’a écrit un jour pour me recommander le film La Liste de Schindler, mais en me demandant si le metteur en scène lui donnerait une suite, en faisant un film relatant l’épopée de la dépossession des Palestiniens qui fit suite à l’arrivée des réfugiés de Schindler en Palestine...

Eh bien, non. En lieu et place, Spielberg a sauté quatorze année, jusqu’à Munich, tout en disant au cours d’une interview qu’à ses yeux, le véritable ennemi, au Moyen-Orient, c’est "l’intransigeance".

C’est faux.

Le véritable ennemi, au Moyen-Orient, c’est celui qui vole leur terre aux autres.

Aussi, à mon tour de poser une question : aurons-nous une épopée spielbergienne sur la catastrophe palestinienne de 1948 et la suite ? Ou bien - comme ces réfugiés aspirant désespérément à un visa, dans le film Casablanca - nous faudra-t-il attendre, attendre, et encore... attendre ?

* Traduit de l’anglais en français par Marcel Charbonnier, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique (transtlaxcala@yahoo.com). Cette traduction est en Copyleft. Traduction : Marcel Charbonnier*


De : Robert Fisk
samedi 28 janvier 2006


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Commentaires de l'article
 

> Le film ‘Munich’ : je lance un défi à Steven Spielberg
28 janvier 2006 - 18h07 - Posté par 86.***.35.**
Merci d’avoir traduit cet article de Robert Fisk, Monsieur Charbonnier.


> Le film ‘Munich’ : je lance un défi à Steven Spielberg
28 janvier 2006 - 18h37 - Posté par 82.***.223.*
Je vien de sortir de la salle de cinema...et j’en revien toujours pas...
J’insiste sur le fait que certaines scenes prennent au coeur, car bien qu’habitué a des films a fort taux d’hemoglobine, il faut se souvenir que l’horreur est une realité....et j’ai eu du mal a retenir un sentiment indescriptible, melangeant horreur, pathetique et pitié...tristesse, non pas pour les victimes, mais pour ce monde d’abrutis...car nous ne sommes que des abrutis...

j’peut pas continuer l’article...mais je sait que beaucoup de personnes ont ressenti la meme chose que moi...alors lisez bien les prochains commentaires

Adam - Villiers syr marne


> Le film ‘Munich’ : je lance un défi à Steven Spielberg
28 janvier 2006 - 18h30 - Posté par 83.***.144.***
Spielberg est sans doute le meilleur cinéaste du monde, mais déjà son dernier film , "guerre des mondes", j’avais aimé pour la beauté des images, mais pas pour le contenu.

A propos des films qui parlent des choses qui fachent, il faut rappeler que Chaplin avait fait un beau film au sujet du dictateur Hitler. "le Dictateur" (1942 je crois)

Un simple coiffeur qui est confondu avec le Fuhreur.
C’etait un film qui parlait de l’actualité de l’époque.

Le film "Lord Of War" , américain aussi, est selon moi bien meilleur sur la forme et sur le fond.

Un film qui dit "le terrorisme, c’est mal", au sujet des attentats de 1972, c’est quand même moins courageux je trouve, mais sans doute aussi moins risqué commercialement.

Le parallèle avec la situation actuelle est trop limpide, mais aussi trop empreinte de cette bonne conscience de ceux qui savent que les méchants ne savent pas qu’ils sont en fait contre eux.

Je peux me tromper, mais je pense que déjà, "la guerre des mondes" de Spielberg était déjà un film de propagande, qui détournait le message du roman initial (WELLS), à savoir qu’une menace venu de l’exterieur, après avoir tout dévasté, était vaincue par surprise par des microbes (des gens petits)

Spielberg , ses meilleurs films, c’est dans les années 70 : "DUEL" et "LES DENTS DE LA MER"
Spielberg est bien un Requin et un Tueur, un millionnaire doué.
Mais ça, c’est un avis partial qui n’engage que moi.

jyd



> Le film ‘Munich’ : je lance un défi à Steven Spielberg
28 janvier 2006 - 20h08 - Posté par 82.**.58.***
jyd à force de lire vos commentaires et ceux qui épousent la même idéologie que vous, on finit par vous comprendre.

> Le film ‘Munich’ : je lance un défi à Steven Spielberg
29 janvier 2006 - 01h27 - Posté par 81.***.179.***
???
Quelle idéologie ???
vous avez compris quoi exactement ???
Je disais juste que les derniers films de Spielberg étaient trop proches de la propagandes bellicistes du gouvernement US, et j’ai ajouté que je trompais peut-être.

Et puis je n’aime pas les lettres anonymes, cela rappelle Vichy.

jyd.


> Le film ‘Munich’ : je lance un défi à Steven Spielberg
28 janvier 2006 - 23h18 - Posté par 81.***.25.***
Qu’est-ce pour nous mon coeur...

Qu’est-ce pour nous, mon coeur, que les nappes de sang
Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris
De rage, sanglots de tout enfer renversant
Tout ordre ; et l’Aquilon encor sur les débris ;

Et toute vengeance ? Rien !... - Mais si, toute encor,
Nous la voulons ! Industriels, princes, sénats :
Périssez ! puissance, justice, histoire : à bas !
Ça nous est dû. Le sang ! le sang ! la flamme d’or !

Tout à la guerre de la vengeance, à la terreur,
Mon esprit ! Tournons dans la morsure : Ah ! passez,
Républiques de ce monde ! Des empereurs,
Des régiments, des colons, des peuples, assez !

Qui remuerait les tourbillons de feu furieux,
Que nous et ceux que nous nous imaginons frères ?
À nous, romanesques amis : ça va nous plaire.
Jamais nous ne travaillerons, ô flots de feux !

Europe, Asie, Amérique, disparaissez.
Notre marche vengeresse a tout occupé,
Cités et campagnes ! - Nous serons écrasés !
Les volcans sauteront ! Et l’Océan frappé...

Oh ! mes amis ! - Mon coeur, c’est sûr, ils sont des frères :
Noirs inconnus, si nous allions ! Allons ! allons !
Ô malheur ! je me sens frémir, la vieille terre,
Sur moi de plus en plus à vous ! la terre fond.

Ce n’est rien ! j’y suis ! j’y suis toujours.

Arthur Rimbaud
http://20six.fr/basta



> Le film ‘Munich’ : je lance un défi à Steven Spielberg
29 janvier 2006 - 01h34 - Posté par 81.***.179.***
On dit que les poetes
Finissent tous trafiquants d’armes
On est 60 millions de poetes
C’est ça qui doit faire notre charme

Quand t’es dans le désert
depuis trop longtemps
tu te demandes à qui ça sert
toutes ces règles un peu truquées
qu’on te demande de respecter les yeux bandés.

Devinez vous même le nom du chanteur qui a écrit à peu prêt cela.
(paroles sans doute inexactes)

jyd


> Le film ‘Munich’ : je lance un défi à Steven Spielberg
29 janvier 2006 - 09h24 - Posté par 213.**.164.**
(POEME POUR NOTRE TEMPS)

POEME ANTIRACISTE : ABDELLATIF LAABI
Enfin retrouvé ce poème que je recherchai depuis bientot 3 ans après l’avoir une fois entendu le Premier Mai 2003 . Partageons le .

Je l’ai longtemps cherché ce poème entendu un jour de 1° mai 2003 et dit par Abdellatif Laabi en hommage à Brahim Bouarram assassiné par les sbires de Le Pen un beau jour de Mai . Le voilà retrouvé et à partager

Les tueurs sont à l’affût

Mère, ma superbe mon imprudente

Toi qui t’apprêtes à me mettre au monde

De grâce, ne me donne pas de nom

Car les tueurs sont à l’affût

Mère, fais que ma peau soit d’une couleur neutre

Les tueurs sont à l’affût

Mère, ne parle pas devant moi

Je risque d’apprendre ta langue et les tueurs sont à l’affût

Mère, cache-toi quand tu pries laisse-moi à l’écart de ta foi

Les tueurs sont à l’affût

Mère, libre à toi d’être pauvre mais ne me jette pas dans la rue

Les tueurs sont à l’affût

Ah mère, si tu pouvais t’abstenir attendre des jours meilleurs pour me mettre au monde

Qui sait

Mon premier cri ferait ma joie et la tienne

Je bondirais alors dans la lumière comme une offrande de la vie à la vie*

In Le Spleen de Casablanca, éditions de la Différence, 1996.

* Poème à la mémoire de Brahim Bouarram, jeune Marocain jeté et noyé dans la Seine, le 1er mai 1995, par un groupe de skinheads venant d’une manifestation du Front national.

Publié dans Critiques film France

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