Antoine Comte: les assassinats politiques

Publié le par David CASTEL

© 2000 - Association Mémoire, Vérité, Justice sur les assassinats politiques en France


Bien loin d'être un épiphénomène, l'assassinat politique est un révélateur, un acteur d'une culture, d'une civilisation. Le "couteau et le poison" ont marqué certaines civilisations d'un trait indélébile (l'Italie du Quatrocento, la Florence des Medicis, la Rome des Borgia...). Pendant très longtemps, en fait jusqu'au XIXe siècle, la réflexion politique, religieuse, et même philosophique, sur l'assassinat politique, portait sur le tyrannicide. Notre réflexion est novatrice à l'échelle historique. Elle est un peu le profil de la Révolution française: les citoyens sont à présent des sujets de l'histoire et non plus des objets: c'est pourquoi nous nous y intéressons lorsqu'ils sont victimes d'assassinats politiques de la part de l'Etat.


En réalité, les assassinats politiques sont innombrables. Il y a d'abord les assassinats à l'échelle d'une société. Il y a eu ces 20 dernières années quelque 100 à 200 victimes de crimes racistes en France. Il y a eu aussi la violence des groupes armés, plus forte en Italie et en Allemagne, mais qui a néanmoins conduit à des meurtres en France. Il y a encore ce qu'on peut appeler les "assassinats de masse", les attentats aveugles, qui sont encore des assassinats politiques. Mais la catégorie qui a retenu notre attention est l'assassinat politique discriminant, du fait qu'il vise une cible particulière, individu ou groupe, commis à l'évidence par un Etat sur le territoire d'un autre Etat. En l'occurrence en France.

Cette catégorie d'assassinats nous intéresse parce qu'elle est la continuation de la politique par un autre moyen, et en même temps, par la manière dont la France réagit, une traduction, un exposé de son attitude politique vis-à-vis de l'assassinat politique. Mais je voudrais d'abord vous livrer une liste des assassinats politiques selon leur importance:

- Il y a évidemment d'abord l'assassinat de Mehdi Ben Barka, le 29 octobre 1965.
- Le 8 décembre 1972, Mahmoud Al Hamchari, représentant officieux de l'OLP est assassiné à Paris. Une ordonnance de non-lieu sera rendue le 22 mars 1979. Pourtant, comme il a été relaté dans Libération, en novembre 1993, un général israélien a reconnu que les services secrets de Mme Golda Meïr ont assassiné ceux qu'ils considéraient comme les responsables de "septembre noir". Al Hamchari est expressément cité parmi eux.
- Le 5 avril 1973, le docteur Al Kubeisi, l'un des responsables du "front du refus" est assassiné. Un non-lieu intervient également en mars 1979.
- Le 28 juin 1973, Mohammad Boudia meurt en mettant le contact à son véhicule. Une ordonnance de non lieu est rendue en 1979. Et lorsque la police norvégienne arrêtera plus tard des agents du Mossad et qu'ils établiront la possibilité de leur rapport avec l'assassinat de Boudia, il n'y aura pas de suite du côté français.
- Le 26 août 1973, le Dr. Bono, un opposant tchadien, est assassiné 2 jours avant le lancement d'un mouvement d'opposition. Un non-lieu est rendu le 20 avril 1982, alors qu'un journaliste du Figaro a identifié l'assassin.
- Le 4 mai 1978, Henri Curiel est assassiné. Une ordonnance de non lieu est rendue en 1991.
- Le 27 octobre 1979, le gabonnais Luong est assassiné.
Et pendant toute cette périod
e que je viens de rappeler, le pays basque espagnol revendique des attentats et des assassinats commis sur le territoire français.

La décennie 1980-1990 connaît la même activité.
- Le 21 juillet 1980, Salah al-Bitar est assassiné à Paris vraisemblablement par les services syriens.
- En juillet 1982, peu après l'invasion du Liban par les troupes israéliennes, Fadel Dani, en poste au Bureau de l'OLP à Paris, est assassiné.
- Le 7 avril 1987, André Mécili est assassiné.
- Le 29 mars 1988, Dulcie September, représentante de l'ANC à Paris est assassiné.
Et pendant cette période, 30 à 40 assassinats sont commis au pays basque et revendiqué par le GAL.

- Le 8 juin 1992, Atef Besiso de l'OLP, responsable des services de sécurité palestiniens, est assassiné à son tour à Paris.
- Le 11 juillet 1995, l'Imam Abdelbaki Sahraoui, représentant du FIS, est assassiné à Paris.

La liste n'est pas exhaustive. C'est accablant. Et encore plus accablant à cause du traitement réservé par les autorités judiciaires françaises à tous ces assassinats politiques. Le procès des assassins de Ben Barka, partiel, incomplet, amputé, aura été le seul de cette longue liste d'assassinats à avoir atteint le niveau du procès. A la fin du procès, Oufkir, le responsable du crime, sera tout de même condamné par contumace. Pour tous les assassinats politiques qui ont suivi, il n'y aura jamais de procès, ou quoi que ce soit d'approchant. Et en aucun cas, il n'y aura volonté politique de désigner clairement l'Etat assassin. Quelques exemples, étudiés à travers la presse, ou des dossiers judiciaires, sont, de mon point de vue, particulièrement significatifs.

Prenons le cas du GAL. L'affaire commence en octobre 1983. Un réfugié au pays basque français, nommé Larretchea, est victime d'une tentative d'enlèvement. Il y a toujours un peu d'ironie dans toute histoire: cet homme est très gros, très lourd, et les 4 personnes du pays basque espagnol qui tentent de l'enlever n'y arrivent pas. Et ça prend du temps. Le temps suffisant pour que l'alerte soit donnée. Or ceux qui ont tenté l'enlèvement sont des policiers espagnols en civil. Leur voiture est une voiture de fonction de la police espagnole repeinte. Ils seront libérés quelques jours après et ne comparaîtront jamais à l'audience.
En 4 ans, il y aura 27 assassinats de réfugiés basques sur le territoire français. L'Etat responsable est identifiable. Mais il n'y aura aucun procès mettant en cause les autorités espagnoles. Et lorsque des assassins seront arrêtés par des gens de la pègre bordelaise, et qu'on trouvera sur eux des photos de réfugiés ciblés provenant des archives administratives, il n'y aura aucune poursuite en France contre cette complicité évidente dans les assassinats. On peut dire que ces assassinats ont eu une fonction précise: ils commencent en décembre 1983, et, dès septembre 1984, lorsque des basques sont extradés vers l'Espagne, les poursuites se font sur la base d'une juridiction anti-terroriste, et les expulsions massives commencent. Comparativement, le rôle de la justice espagnole a été exemplaire: au cours de l'été 1998, le ministre de l'Intérieur espagnol a été condamné pour crimes commis sur le territoire français. Lui et ses plus proches collaborateurs sont en prison. En France, il n'y a pas eu de poursuite contre qui que ce soit.

Prenons le cas d'un assassinat politique ciblé: le cas de notre confrère André Mécili. Avocat de métier, il participe au processus de rapprochement de 2 personnalités algériennes de l'opposition, Ahmed Ben Bella et Hocine Äit Ahmed qui, à Londres, feront une proclamation disant leur accord pour l'établissement d'une alternative démocratique. Il est assassiné le 7 avril 1987. L'enquête est confiée à la brigade criminelle, la police la plus performante. Très vite les 2 assassins sont repérés: il s'agit de 2 proxénètes liés au milieu pied-noir parisien. Mais tout va s'arrêter lorsque les services comprendront qu'il s'agit d'un assassinat d'Etat.
En effet, le 10 juin 1987, lors de l'arrestation du présumé assassin (Amellou), on trouve dans ses affaires une carte de la sécurité militaire algérienne, et un ordre de mission (sans naturellement que le contenu soit exprimé). Et là, le processus se bloque. Dès le 11 juin, une procédure d'expulsion vers Alger, en urgence absolue, est préparée par le ministère de l'Intérieur. Et comme le présumé assassin vit avec une prostituée, l'expulsion de celle-ci est également préparée, probablement pour éviter toute déclaration malencontreuse. L'expulsion aura lieu le 14 juin, l'affaire sera bouclée par les autorités françaises, et ce sont des informations fragmentaires qui seront fournies au juge, qui se rendra compte plusieurs mois après qu'il avait été manipulé.

D'une façon générale, parce qu'on s'interroge sur eux, les assassinats politiques, et j'en terminerai par là, sont un défi au peuple et nous rappelle que l'Etat est l'ennemi du peuple. Il peut évidemment être un Etat assassin. Mais il peut aussi opposer un silence complice lorsque l'assassinat est perpétré sur son territoire par un autre Etat. Comme citoyens, il nous faut réfléchir sur les moyens de contrôler notre Etat. Parce que j'ai vécu dans les pays anglo-saxons, où la méfiance envers l'Etat est instinctive, je suis toujours frappé, et je bats ma coulpe également, par la profonde absence de culture démocratique dans notre pays. Parce que l'histoire nous a produit un Etat absolu, pendant des siècles et des siècles, il y a fondamentalement en France une confiance dans l'Etat.
Pourtant, la manière dont sont traités les assassinats politiques en France devrait nous inviter à la méfiance envers un Etat incapable d'agir lorsque les assassinats sont le fait d'un autre Etat. Dès lors, nous devons trouver les moyens, chacun à notre niveau, de contrôler l'Etat, d'imposer une responsabilité permanente à nos dirigeants, de supprimer l'impunité qui sous-tend en profondeur la raison d'Etat. Au-delà des campagnes ponctuelles sur l'affaire Curiel et sur l'affaire Ben Barka, nous aurons à nous saisir de cette question qui est fondamentale: il ne peut pas y avoir de fin de

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