La mémoire au risque de la fiction

Publié le par David CASTEL


 

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Mohammed Bakrim

La scène finale du nouveau film de Stevens Spielberg se déroule à New York, à Manhattan plus exactement avec en arrière-plan les deux fameuses tours du Trade Center.

Nous sommes, du point de la diégèse, en 73, Avner (Eric Bana) discute avec Ephraïm (Geoffrey Rush), le représentant du Mossad, en fait son patron. Avner refuse de rentrer en Israël après avoir accompli la mission dont il a été chargé une année plus tôt : poursuivre et liquider des personnalités palestiniennes (une liste de onze dirigeants lui a été livrée par la direction politique et militaire israélienne). Les deux hommes sont filmés en plan d'ensemble mettant bien en exergue l'espace qui les accueille. L'échange aboutit à l'impasse à propos justement d'espace : «rentre chez toi dit l'officier»; Avner lui rétorque «viens chez moi pour partager mon repas». Toute la problématique qui traverse en filigrane le film est ainsi résumée; ce «chez soi» qui justifie toute sa violence reste tributaire de l'approche de chacun.

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Pour Avner, c'est tout simplement chez lui, sa maison, sa femme et sa fille. Pour Ephraïm, il s'agit d'une entité communautaire, un projet idéologique. La caméra de Spielberg le laisse sortir du champ à droite. Comme s'il quittait la scène d'un théâtre; un panoramique gauche accompagne par contre Avner qui rentre chez lui. Puis la caméra s'arrête sur un plan vide avec au fond New York et les deux tours : pourquoi? Pourquoi une telle image fixe qui vient clore un récit mouvementé? La traque contre les terroristes qui a constitué le programme narratif du pacte initial est finalement absurde puisque les deux tours que l'on voit surplombant le décor finiront elles-mêmes par disparaître victime du terrorisme.

Le film offre-t-il ainsi une caution au choix final de Avner qui est sorti désabusé de sa campagne anti-palestinienne : «Donnez-moi des preuves que les hommes que nous avons tués étaient effectivement responsables de Munich?». Bien sûr, ces preuves, il ne les aura pas. Il continuera plutôt à vivre avec ses angoisses et ses interrogations; avec ses réminiscences.

Le film aborde en effet un épisode de l'histoire contemporaine objet de lectures contradictoires. Le film de Spielberg partage déjà les publics et les protagonistes des événements dont il s'inspire. Il s'agit de la traque organisée par l'Etat d'Israël pour abattre ceux qu'il a jugés responsables des événements de Munich 1972 revendiqués par l'organisation palestinienne Septembre noir. Le film s'ouvre d'ailleurs sur l'arrivée du commando palestinien au village olympique; trouvant de difficultés à y accéder, ils sont aidés par des athlètes américains qui rentrent tardivement chez eux dans un état d'ébriété avancé. Le commando s'empare du pavillon israélien et un bain de sang s'en suit. Le film annonce déjà la couleur, nous sommes dans une ambiance du film de genre, un thriller au montage soutenu, caméra à l'épaule ; les plans circulent entre des documents d'époque et reconstitution cinématographique. Le point de vue sur cet épisode particulier, ce qui va constituer d'un point d e vue dramaturgique l'élément déclencheur du récit, épouse celui de la version officielle. Or, de nombreux historiens ont révélé la responsabilité de la police allemande dans le massacre final qui a coûté la vie aux otages israéliens. Ce ne sera pas la moindre controverse que suscitera le film.

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La suite des événements a déjà provoqué le mécontentement d'une partie de l'opinion publique de l'Etat hébreu. Le récit se concentre en effet sur l'après Munich. On voit Golda Meir, premier ministre de l'époque, prononcer sa fameuse phrase «oublions la paix maintenant». Elle met en place un commando qui sera chargé de venger les athlètes abattus à Munich. Une liste de onze personnalités palestiniennes sera présentée comme le cerveau de l'organisation occulte Septembre noir. On suivra le commando à travers les capitales européennes : l'assassinat de Wael Zaiter à Rome ; Mahmoud Hamchari à Paris ; le trio des dirigeants historiques du Fatah à Beyrouth Nous retrouvons Spielberg se livrant à son exercice favori, celui d'un cinéma dynamique. Une esthétique jouant sur des variations de registre, d'angle, du jeu d'ombre et de lumière. Comme pour mieux asseoir la fiction et instaurer une distance malgré la survivance du souvenir, de la tragédie. Par ces choix, il évacue la mémoire, p our mieux interpeller le présent. Un film d'une grande intelligence. A voir absolument.

Le film est présenté au public marocain en même temps qu'en Europe. Il est notamment à la salle Septième Art de Rabat qui a organisé mercredi une projection pour

Publié dans Réactions Arabes

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