"Munich» ou l'autre face de la vengeance

Publié le par David CASTEL

TEMPS FORT
Le Temps I Article
   
 
En revenant sur la prise d'otages des JO de 1972, Spielberg traite surtout de ses suites.
Critiqué, l'auteur de la "La liste de Schindler" défend son droit à poser des questions gênantes à Israël.
Cette fiction qui sort mercredi survole certaines zones d'ombre qui subsistent et qui restent controversées.
 
   
 
Norbert Creutz
Mardi 24 janvier 2006
 
   
 
S'il est un film qui courtise la controverse, c'est bien Munich. Une superproduction hollywoodienne qui met les pieds dans le plat, prétendant s'immiscer dans le conflit israélo-palestinien? Un film réalisé par un cinéaste juif qui s'en prend à la politique «œil pour œil, dent pour dent» adoptée par Israël face au terrorisme palestinien? L'œuvre d'un certain Steven Spielberg, typique liberal américain, qui renvoie dos à dos terroristes et services secrets, comme s'il y avait équivalence morale?

Malgré le secret longtemps gardé sur la nature exacte du projet, la polémique a devancé la sortie du film. Fondée sur des rumeurs et lancée par des gens qui n'avaient encore rien vu, mais qui s'insurgeaient déjà contre le confort moral, les simplifications inacceptables et la naïveté de Hollywood dans sa réécriture de l'Histoire. Du coup, certains sont allés jusqu'à soupçonner Spielberg de l'avoir orchestrée lui-même, pour donner un coup de pouce à ce film a priori peu commercial!

Au-delà de tout ce brouhaha, il y a heureusement un film. Et quel film! Un vrai film d'auteur qui prend des risques alors que personne ne lui a rien demandé, mais aussi suffisamment intelligent pour prendre de sacrées précautions. Un film puissant, certes manipulateur dans sa rhétorique de thriller, mais aussi difficile à piéger dans sa forme que dans son fond. Surtout après un final d'anthologie, qui en appelle à la paix universelle en cadrant simplement ses personnages à New York, en face de l'ONU puis d'un World Trade Center ressuscité!

Tout le monde le sait à présent, le film ne se contente pas de recréer la tragique prise d'otages des Jeux Olympiques de Munich en 1972, mais se concentre sur la réaction israélienne, à travers l'histoire d'un commando du Mossad chargé d'exécutions de représailles. «Inspiré de faits réels», selon son générique, il s'inspire en fait du témoignage d'un agent secret israélien recueilli en 1984 par le journaliste canadien George Jonas (voir encadré ci-dessous). Un témoignage sujet à caution, mais largement jugé crédible, et qui a servi de tremplin à cette fiction.

Dès le titre de Munich, qui s'extrait d'une longue liste de noms de villes sur fond de chant-lamentation, le spectateur est averti: il n'est pas convié à une partie de plaisir. La prise d'otages de Munich et sa couverture médiatique en direct est expédiée en un montage virtuose de quelques minutes à peine. Ensuite, avec onze victimes désignées pour venger les onze athlètes assassinés, le film aurait de quoi surenchérir sur les deux volets du Kill Bill de Quentin Tarantino! Mais Munich a beau être bourré de suspense, d'action, de meurtres et d'explosions, une étrange sobriété invite ici plutôt à la réflexion. Après tout, sa courbe narrative suit la désintégration morale d'un homme, un «héros» qui nous a été offert comme figure d'identification!

Jeune, beau et certain d'être dans le juste, cet Avner n'a-t-il pas reçu sa mission ultra-secrète de Golda Meir elle-même? Lâché dans la nature avec quatre complices, son commando va accomplir sa tâche sanglante de Rome à Athènes et de Paris à Beyrouth. Mais petit à petit, tout se complique: tuer ciblé s'avère délicat, assassiner de sang-froid sans se poser de questions encore plus difficile. Et puis, il y a ces intermédiaires nécessaires pour localiser les cibles, une mystérieuse organisation d'anarchistes français, aussi gourmande que peu sûre...

Bien avant la marque de cinq, la machine s'enraie. Le film paraît répétitif, son point de vue vacillant. C'est bien sûr voulu. Entre-temps, le moindre personnage palestinien a été humanisé, la moindre violence traitée avec une froideur calculée, jusqu'au dégoût. Au plus tard avec un plan fugitif d'Avner cadré sur son balcon d'hôtel à Nicosie comme le terroriste cagoulé de Munich dans une fameuse image de télévision passée à la postérité, le ver est dans le fruit.

On pourra toujours discuter cette mise en miroir, plus suggérée qu'affirmée. Le génie du film ne s'en mesure pas moins à cette forme parfaitement maîtrisée, informée de tout ce qui l'a précédé pour mieux soutenir sa thèse. Avec ses acteurs de tous les pays et sa photo un peu «sale», Munich rappelle un autre temps, les années 1970, précisément, et un Hollywood plus aventureux (dont Sorcerer de William Friedkin et Black Sunday de John Frankenheimer) qui a vu naître Spielberg. Mais le casting suggère aussi des liens plus récents (des Patriotes d'Eric Rochant à Walk on Water d'Eytan Fox), également pertinents.

A l'arrivée, on a un peu l'impression que, fort de son recul historique, Spielberg réussit ici ce qu'Otto Preminger, le grand cinéaste d'Exodus, avait raté «à chaud» avec Rosebud (1975), son film désespérément confus sur le conflit israélo-palestinien.

D'un autre côté, aucune analyse sérieuse de Munich ne pourra faire l'économie d'une prise en compte détaillée des questions familiales et sexuelles qui irriguent elles aussi tout le film. Jusqu'à une séquence de retrouvailles conjugales montée en parallèle avec le flash-back du fiasco munichois, avec une coïncidence perverse de la jouissance masculine et des coups de feu fatals!

Lancé dans sa mission un peu comme le capitaine Willard d'Apocalypse Now, Avner ne trouvera pas de colonel Kurtz fou à lier au bout de son voyage au cœur des ténèbres, juste les ténèbres de son propre cœur. Munich, mission impossible ? Pour nous, c'est plutôt mission accomplie par un Spielberg au sommet de son art, ni sioniste ni traître, qui tenait juste à rappeler qu'il ne saurait y avoir de paix au bout d'un engrenage de violence.

Munich, de Steven Spielberg (USA 2005), avec Eric Bana, Ciaran Hinds, Daniel Craig, Hanns Zischler, Mathieu Kassovitz, Geoffrey Rush, Mathieu Amalric, Marie-Josée Croze.

 
 
 
 
 
Des thèses encore discutées
Le film doit être replacé dans le contexte de 1972.
Luis Lema
Le film de Steven Spielberg repose sur une série de thèses encore controversées sur le déroulement de la prise d'otages de 1972 et de la riposte organisée ensuite par les services secrets israéliens. Elles l'ont été dès le jour des événements et n'ont pas cessé de l'être depuis, en fonction de la position des protagonistes sur la question israélo-palestinienne.

ULe commando palestinien avait-il pour mission de tuer les athlètes israéliens? L'issue dramatique a accrédité l'idée que c'était le cas. La partie palestinienne l'a toujours nié.

UQ ui a tiré le premier des membres du commando ou de la police allemande? Le film fait apparaître un cafouillage de la police à la suite duquel le commando aurait éliminé les 9 otages (2 autres ayant été tués dans l'appartement du village olympique). Immédiatement après les événements, deux thèses se sont affrontées: soit la plupart des otages auraient été touchées par les balles de la police, soit les membres du commando se voyant cernés auraient liquidé leurs otages. Ces deux thèses, dont aucune n'est pour l'instant unanimement reconnue comme vraie, avaient un arrière-plan dramatique lié à l'implication de l'Allemagne dans la mort de 11 athlètes juifs.

UY a-t-il eu une campagne d'assassinats systématiques des membres du commando par les services secrets israéliens? Dans le film, la question est résolue: Golda Meir donne l'ordre. Dans le contexte des années 1970, la reconnaissance d'une telle campagne par un Etat souverain est inenvisageable. Israël en a toujours contesté l'existence alors que les palestiniens et l'extrême gauche la dénonçaient. L'idée d'une riposte anti-terrorriste au terrorisme n'était pas encore d'actualité.

ULa question morale posée par le film de Spielberg est-elle un anachronisme? Admettant qu'il y aurait eu une campagne d'assassinats, les états d'âme des membres des services secrets appartiennent à la fiction et semblent liés aux controverses actuelles sur la politique du gouvernement américain plus que sur les opinions en présence à l'époque.

 
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«Israël a eu cent fois raison»
Ilana Romano, veuve d'un athlète, ne trouve nullement scandaleux le film de Spielberg. Trente-trois ans plus tard, elle justifie pleinement la réaction du Mossad.
Luis Lema, envoyé spécial à Jérusalem
Ilana Romano a vu quatre fois le film Munich. «J'ai essayé de le regarder chaque fois avec des yeux différents pour être sûre que je ne me trompais pas dans mon interprétation.» Mais, au terme des quatre séances, elle est toujours du même avis: ce film, dit-elle, ne salit pas la mémoire des onze athlètes tués à Munich, comme il n'est pas une dénonciation en règle d'Israël. Or l'avis d'Ilana Romano compte: elle est la veuve de Yossi Romano, haltérophile israélien tué dans sa chambre à Munich, le 5 septembre 1972.

Avant même ses premières projections (il ne sera visible au grand public qu'à la fin de cette semaine), Munich a provoqué une forte polémique en Israël, où il est accusé de noircir les assassinats israéliens, tandis qu'il humanise les terroristes palestiniens. On reproche notamment au réalisateur de ne pas tenir compte du contexte dans lequel eurent lieu les exécutions du Mossad. Le débat a pris une couleur particulière lorsqu'il s'est avéré qu'un proche conseiller d'Ariel Sharon, Eyal Arad, avait été mandaté par Spielberg pour assurer la promotion du film dans le pays. Un mandat, s'est-il empressé de déclarer, qui ne signifiait nullement un quelconque soutien gouvernemental du film.

«Quand on verra ce Munich avec un peu de recul, on s'apercevra qu'il parle simplement de la paix. C'est un film hollywoodien», rappelait lundi au téléphone Ilana Romano. L'entourage de Spielberg craignait sa réaction. Il y a quelques semaines, il avait organisé une séance de projection spéciale pour Ilana Romano et d'autres proches des athlètes tués. Par la suite, le réalisateur a vu dans les commentaires de l'Israélienne un «motif d'orgueil» pour son film. Cependant, il n'est pas sûr que leurs avis se rejoignent vraiment. «Israël peut-être fier de ce qu'il a fait», assure la femme en référence à la chasse et à l'exécution des terroristes palestiniens. «Je dis chapeau à mon pays d'avoir eu le courage de se faire respecter.»

Ilana Romano, 60 ans, se souvient comment ces athlètes «sont arrivés fièrement à Munich, quelques années après la Shoah». Comment, dit-elle, ils venaient d'un pays démocratique, brandissant le drapeau de ce jeune pays. «Mais ils sont repartis de là-bas dans des cercueils.» Ce n'était, poursuit-elle, que la première balle lâchée par les terroristes. «Aujourd'hui, le monde entier a pris conscience du danger que ce fléau représentait. Depuis lors, d'autres Etats ont fait, avec raison, bien pire contre le terrorisme. Et personne n'a crié au scandale. Si l'Amérique avait commencé à cette époque à combattre le terrorisme comme elle le fait aujourd'hui, le monde n'en serait peut-être pas là.»

Si le film de Spielberg a du bon, à ses yeux, c'est surtout parce qu'il permet de ne pas oublier ce qui s'est passé. Ilana Romano a rencontré le président du Comité international olympique, Jacques Rogge. Son souhait le plus cher est qu'il accepte d'instaurer une minute de silence aux prochains JO, en mémoire des athlètes tués. «L'histoire, dit-elle, peut se répéter. Nous n'avons pas le droit d'enfouir la tête dans le sable.»

 
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A la source du film
Norbert Creutz
Surprise: le Munich de Steven Spielberg est unremake! Techniquement, c'est vrai, puisque la même histoire a déjà servi au téléfilm canado-américain Sword of Gideon (Michael Anderson, 1986, avec Steven Bauer, Michael York, Rod Steiger et Lino Ventura). Une coproduction Alliance Atlantis-HBO que les plus curieux pourront comparer grâce au DVD, disponible.

En fait, Munich est surtout la nouvelle adaptation de Vengeance - The True Story of a Counter-Terrorist Team, livre de George Jonas paru en 1984. Ce journaliste canado-hongrois y avait mis en forme le témoignage de l'agent secret israélien surnommé «Avner». Best-seller «documentaire», ce livre a été soupçonné d'être une pure fiction, mais la réputation de son auteur semble inattaquable. Jonas a d'ailleurs réagi au film de Spielberg par un texte disponible sur Internet.

Pour plus d'informations sur les événements de 1972, on verra aussi avec profit les DVD de 21 Hours at Munich (téléfilm de William A. Graham, 1976) et One Day in September de Kevin MacDonald, Oscar du meilleur documentaire en 1999.

 
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Publié dans Critiques film France

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