Comment hollywood les a dévorés ...

Publié le par David CASTEL

ouvel Observateur   N° 1971 - 15/8/2002

Spielberg, Lucas, Coppola...

Ils rêvaient de devenir les Godard américains, mais après le triomphe des « Dents de la mer », de « Star Wars » ou du « Parrain », ils ont dû renoncer à cette ambition. Dans un livre passionnant, Peter Biskind raconte l’histoire d’une révolution manquée


Fin des années 1960. Les studios hollywoodiens sont déboussolés, soumis à la concurrence galopante de la télévision, dirigés par des dinosaures forts de leur puissance d’antan ou par quelques seconds couteaux sans expérience ni talent. Ailleurs dans le monde le cinéma a changé, et les Américains nés dans les années 1930, cinéastes ou qui rêvent de le devenir, n’ont qu’indifférence ou mépris pour le vieil Hollywood: c’est à Godard, à Antonioni, à Truffaut, à Fellini, à Bergman, Buñuel ou Kurosawa qu’ils se réfèrent. Certains d’entre eux ne se réfèrent à rien, ils veulent seulement tout faire sauter. C’est alors que des films comme «Bonnie and Clyde» (Arthur Penn), «le Lauréat» (Mike Nichols), «Easy Rider» (Dennis Hopper) et quelques autres redessinent le paysage. Ils ont en commun de venir de nulle part, d’imposer une vision de la violence proche de celle qui s’installe alors dans le monde, d’établir une conception nouvelle des rapports entre les êtres, ils marquent le triomphe d’une certaine marginalité, même si, comme le note Peter Biskind, tous affirment plus ou moins in fine un retour à l’ordre établi. Dans la brèche ainsi ouverte s’engouffrent quelques dizaines de cinéastes, parmi lesquels Francis Ford Coppola, John Cassavetes, William Friedkin, Bob Rafelson, Peter Bogdanovich et Robert Altman. Leur succédera la génération des Scorsese, Lucas, Spielberg, DePalma, Cimino et Malick, plus cinéphile, ou en tout cas formée en partie par les écoles de cinéma. Drogues de toute sorte et liberté de mœurs se conjuguent alors avec une volonté farouche de réussite. Devenir les nouveaux Kurosawa ou Antonioni du cinéma moderne est une chose, vouloir se remplir les poches en est une autre. L’extraordinaire étant que ces gens-là vont réussir au-delà de leurs espoirs, mais que leur réussite même condamnera le cinéma qu’ils souhaitaient promouvoir. Le livre de Biskind (1) raconte cette époque, dessinée à partir de centaines de témoignages, de portraits et d’anecdotes. Le trajet d’un Coppola exprime parfaitement le basculement vécu par de nombreux cinéastes américains. Quand la Paramount lui propose de porter à l’écran «le Parrain», le roman de Mario Puzo, dont elle a acquis les droits avant publication, il n’a connu que des échecs. Les patrons de la boîte eux-mêmes ne croient pas vraiment au projet, et c’est bien pour cela qu’ils font appel à lui pour ce qui à leurs yeux ne sera jamais qu’un «film de Mafia» de plus. Mais le premier problème qui se présente à eux est de convaincre le réalisateur, qui se sent presque déshonoré que l’on ait pensé à lui. Coppola: «J’étais en plein dans la Nouvelle Vague et Fellini, comme tous les jeunes de mon âge. "Le Parrain" représentait donc tout ce que j’essayais d’éviter dans la vie.» Seulement, Coppola et George Lucas, qui se sont associés pour créer Zoetrope, conçu par eux comme un «studio alternatif», espace de création et de liberté, ont accumulé les dettes. Donc, Coppola n’a pas vraiment le choix, ce que Lucas lui fait valoir. Sorti en mars 1972, «le Parrain» devient six mois plus tard le plus grand succès de l’histoire du cinéma, dépassant les chiffres qu’«Autant en emporte le vent» avait mis trente-trois ans à atteindre. Coppola est multimilliardaire, et il a du mal à s’en remettre: «Ce film m’a ruiné, d’une certaine manière. Il a orienté ma carrière dans un sens qui n’était pas celui que je voulais lui donner. Je voulais, moi, rester un auteur réalisateur indépendant et libre. "Le Parrain", paradoxalement, a marqué la fin d’un rêve.» William Friedkin («French Connection», «l’Exorciste»), Martin Scorsese, Brian DePalma suivirent, chacun à sa façon, la voie ouverte par Coppola. Mais personne ne s’attendait à ce que Steven Spielberg devienne celui qui raflerait la mise et chamboulerait tout le système. Sentiment synthétisé par Biskind, qui intitule le chapitre consacré au wonder boy «La revanche de l’attardé». Car le film qui, d’abord à Hollywood puis dans le monde entier, a tout changé est bien «les Dents de la mer». Une histoire de requin géant semblable a priori à des milliers d’autres, qui donnaient naguère naissance à des films de seconde zone, souvent destinés exclusivement aux drive-in du Midwest. A partir des «Dents de la mer», ces films produits avec trois fois rien et des acteurs inconnus sont devenus des productions de 20 ou 30millions de dollars, avec les plus grandes vedettes. Le film de Spielberg a fait prendre au cinéma un autre tournant historique, décrit par Biskind: « Les budgets marketing des films se mirent à exploser. […] Et les succès devinrent de plus en plus rapides, immédiats. La qualité du film, dont dépendaient les bonnes critiques et le bouche-à-oreille, passa au second plan. Avec l’augmentation des coûts, due à cette explosion de la promotion, les prises de risque sur des films atypiques devinrent plus rares. Les studios voulaient des gros profits rapides.» En 1975, grâce notamment aux «Dents de la mer», Hollywood enregistre les bénéfices les plus importants de son histoire. Ce qui compte désormais, ce sont les noms et, en second, l’expertise manifestée dans l’exécution des séquences spectaculaires ou à effets, confiées par le passé au réalisateur de seconde équipe. Quant au scénario, il n’a plus aucune importance. Pour ce qui est de faire citer son nom, Spielberg est un expert, ainsi que l’a remarqué un des techniciens des «Dents de la mer»: «Le nombre de fois où il a voulu qu’on inscrive son nom à l’écran… c’en fut embarrassant. S’il avait pu mettre: "Coiffures, Steven Spielberg", il l’aurait fait.» Les cinéastes ont changé d’objectif, glissement synthétisé par le scénariste Leonard Schrader: «Au début des année 1970, j’ai beaucoup entendu mon frère parler avec DePalma, avec Spielberg, avec Scorsese, tous s’interrogeaient sur leur rapport au pouvoir, et tous arrivaient à la même conclusion, le pouvoir était un moyen, pas une fin. La fin, c’était de faire des grands films. Nous étions des artistes. Puis les choses ont commencé à changer. Le pouvoir est peu à peu devenu une fin en soi. C’est un peu comme si certains de ces individus, qui avaient eu une religion, le cinéma, avaient peu à peu perdu la foi.» Avec «la Guerre des étoiles», George Lucas confirmera le triomphe du «nouveau cinéma hollywoodien». «Je vais faire le film le plus conventionnel qui soit, déclara-t-il alors. Un Disney. Les Disney rapportent toujours 16millions de dollars, mon film va donc rapporter 16millions de dollars. Il en coûtera 10. Mais on se fera une bonne marge sur les produits dérivés.» En vingt ans, la vente de licences Star Wars rapporta 3milliards de dollars. Peter Biskind: «La tentation fut grande ensuite pour les studios de préférer aux héros complexes et profonds des héros aisément transposables en figurines.» Triomphe de l’infantilisme. Pendant vingt-deux ans, Lucas cessera d’être réalisateur. Marcia, dont il divorça en 1983, déclare dans le livre: «L’industrie du film telle qu’elle est aujourd’hui me dégoûte. Il n’y a presque plus de bons films. Et quelque chose en moi me dit que "la Guerre des étoiles" est en partie responsable de cette sale situation.» William Friedkin: «Ce qui s’est passé après, c’est la même chose que ce qui s’est passé après le succès fulgurant des fast-foods: le goût pour les bonnes choses s’est mis à disparaître. Il s’en est suivi une période de régression terrible. Et elle continue. Nous sommes tous tombés dans le trou.» Spielberg et Lucas souffraient d’une même nostalgie, définie par Biskind comme celle «du bac à sable»: «Réconciliation avec le père, prédominance des bons sentiments, les adultes effrayants de l’ère Nixon cédaient ainsi peu à peu la place à ceux, ô combien plus bienveillants d’apparence, de l’ère Reagan.» Avec pour effet secondaire, mais non négligeable, l’élimination de cette contre-culture à l’origine du «Nouvel Hollywood». Ces montagnes de dollars amassées en quelques jours seulement ont attiré très vite des investisseurs qui découvraient qu’en effet «il y avait du fric à faire avec le cinéma». Hollywood, alors, a cessé d’appartenir aux gens de cinéma, cinéastes comme dans les années 1970, producteurs comme par le passé, il est désormais aux mains des agents, des avocats et des financiers. Et seuls Scorsese, et Terrence Malick, une fois tous les vingt ans, continuent de réaliser des films qui ont encore à voir avec le cinéma qu’ils aiment. Les autres, tous les autres, se sont perdus. Pascal Mérigeau «Le Nouvel Hollywood», par Peter Biskind, traduction française d’Alexandra Peyre, le Cherche Midi, 494 p., 21 euros. Dans les librairies le 26 août. (1) Ancien rédacteur en chef du «Premiere» américain et collaborateur entre autres du «New York Times» et de «Rolling Stone».

Publié dans SpielBerg

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gigi 25/01/2006 23:18

salut
voici le lien vers la bande annonce
a+ http://gigistudio.over-blog.com/article-1695464.html