Munich, l’otage de Spielberg

Publié le par David CASTEL

Un satellite du Soir en Ligne
Mercredi 25 janvier 2006
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CINEMA


   

Pour Munich, Steven Spielberg lui a demandé d'incarner un terrorisme à visage humain.

Dans Hulk, il incarnait devant la caméra d'Ang Lee cette variation moderne du Docteur Jekyll, capable face à la frustration de subitement se métamorphoser en monstrueux Mr. Hyde. Avec Munich, Eric Bana change de registre, mais pas tout à fait de syndrome. Car, derrière son personnage d'exterminateur, discrètement mandaté par le Mossad pour venger la mort de onze Israéliens assassinés par le commando palestinien Septembre noir, voilà Bana qui enfile à nouveau le prototype du monstre à visage humain. Un homme comme vous et moi, avec une famille, une conscience, des instincts, du coeur. Mais un homme, aussi, qui va pousser la logique de la justice jusque dans ses derniers retranchements bibliques. Comprenez que ce sera oeil pour oeil, dent pour dent. En interview, accordée dans un hôtel parisien voisin des Champs-Elysées, l'acteur au physique de basketteur se révèle affable et concentré, tandis, que dans le salon voisin, Yvan Attal, également au casting du film, tète un énorme cigare cubain. On devrait encore entendre beaucoup parler d'Eric Bana.

Quelles sont les directives que Spielberg vous a données pour le rôle d'Avner ?

Ce qui est important pour moi, c'est que mon personnage, comme celui des autres de l'opération de vengeance, soit amené à changer, à évoluer. Comme on tournait sur une même journée parfois deux ou trois scènes qui se situaient à des époques différentes, il fallait donc que je jongle entre ces différents états d'âme de mon personnage. Tantôt la parano, tantôt le doute...

Avez-vous personnellement rencontré l'homme qui a inspiré le personnage d'Avner ?

Oui, et ça m'a beaucoup aidé. Quand on rencontre quelqu'un de bien réel et de vivant qui inspire votre personnage, ça peut être bon ou mauvais. Dans mon cas, ça s'est très bien passé. Il m'a donné beaucoup de détails qui m'ont beaucoup aidé. Dans la scène du premier assassinat, mon personnage a du mal à dégainer son arme. Eh bien, c'est quelque chose que cet homme m'a raconté. Il m'a dit qu'il a souvent constaté dans les camps d'entraînement militaire que des professionnels sortaient leur arme trop vite. C'est ce qui arrive à Avner, lors du premier crime. C'est pour ça qu'on vous apprend à aller plus doucement, quand on se sort des armes.

A votre avis, quelle était la motivation profonde d'Avner, pour justifier ces crimes ?

C'était un professionnel, du Mossad. Dans le contexte historique de ce qui s'est passé en 1972, on peut comprendre pourquoi ce personnage avait envie de devenir un assassin. A un moment, il se dit « je ne peux pas vivre si je refuse cette mission ».

Est-ce que votre point de vue sur le conflit a changé après cette expérience ?

Oui. D'autant qu'en Australie, d'où je viens, on n'étudie pas beaucoup le Moyen-Orient. Ce qui était mon cas quand j'étais gamin. J'ai appris au fur et à mesure, durant les deux ans de préparation du film. J'ai ouvert les yeux sur ce conflit israélo-palestinien, que je considère à la fois comme fascinant et frustrant. C'est une succession quasi perpétuelle d'avancées et de reculs. Ce va-et-vient permanent m'a aidé à appréhender mon personnage.

N'avez-vous jamais eu peur d'être instrumentalisé ? N'avez-vous jamais soupçonné Spielberg de vouloir exprimer ses préférences sur ce sujet si passionnel ?

Non. Dès le début, Steven a insisté sur le fait qu'il voulait vraiment faire un film équilibré. C'est pour ça qu'il a travaillé énormément sur le scénario. Je n'ai donc jamais eu la moindre réserve là-dessus.

Munich, et au-delà le conflit israélo-palestinien, est pourtant le film idéal pour créer des controverses !

C'est un film qui a une portée politique, c'est vrai. Il suffit de voir dans les visions de presse le nombre de journalistes politiques qui sont présents. Mais le film a été magnifiquement reçu aux Etats-Unis, et ça a calmé les choses. En fait, si polémique il y a eu, ce fut avant la sortie du film, qui a alimenté toutes sortes de fantasmes. Je constate aujourd'hui que les réactions de mécontents, qui sont assez rares, sont assez bien proportionnées, entre les deux camps. Munich n'ambitionne pas de répondre à des questions qui n'ont pas été résolues depuis des siècles, mais plutôt de provoquer la discussion.

Parmi les controverses, il y a celle qui porte sur la publication d'un nouveau livre, qui prétend que le personnage d'Avner n'aurait pas tué les bons Palestiniens. Qu'en somme, ils auraient tué pour tuer.

Pour ce sujet, il n'existe pas de documentation factuelle objective. Tous les détails du film ne sont pas absolument importants. Ont-ils tué avec des balles ou des grenades ? Les vraies questions sont ailleurs, par exemple dans la réflexion que suscite cette guerre des nerfs.

Est-ce que vous portez un jugement sur votre personnage ? En somme, l'aimez-vous ?

Oui... mais c'est difficile pour un acteur de ne pas aimer son personnage. Il faut chaque fois s'efforcer de le rendre humain. C'est vrai qu'il a fait des choses horribles, mais il est habité par le doute et le regret.

Le film commence par la terrible journée du 5 septembre 1972. Et s'achève sur l'image des deux tours du WTC. Comme si le lien entre le 5 et le 11 septembre était presque naturel...

C'est une fin assez déprimante. Parce que, durant tout le film, vous espérez qu'il y a une évolution... et cette image renvoie au contraire à quelque chose qui stagne, et qui se mondialise. C'est intéressant de finir là-dessus. Ça n'offre pas de clé sur porte ni de morale prête à consommer aux spectateurs. Les situations ne sont pas résolues. Et Avner n'est pas bien dans ses bottes. A nous d'y réfléchir. C'est puissant.

Comment s'est passée la rencontre avec Spielberg ?

La première fois que je l'ai rencontré, il travaillait sur Le terminal. Et moi j'étais sur le tournage de Troie. Comme j'étais de passage à Los Angeles, Spielberg m'a appelé pour qu'on se voie. Je ne savais pas pourquoi il voulait me rencontrer. C'est là qu'il m'a parlé de Munich et du personnage d'Avner. J'ai accepté tout de suite, ce qui m'a permis d'arriver très tôt sur le projet et d'observer toute l'évolution sur le scénario, pendant les deux ans de préparation avant le tournage.

Heath Ledger, Peter Jackson, vous... Les Australiens ont la cote, en ce moment à Hollywood.

C'est exact, mais à la fois ce n'est pas complètement neuf. On a toujours été beaucoup présent à Hollywood. Ce qui n'empêche que c'est agréable de rencontrer des compatriotes là-bas, ça nous rend peut-être plus fort.

Bien avant d'être révélé au cinéma, vous étiez célèbre dans votre pays comme acteur comique de série. Est-ce que ce genre-là ne vous manque pas ?

Aujourd'hui, je me sens mieux dans le registre dramatique. J'y vois plus de défi pour moi. Et, en tant que spectateur, je suis beaucoup plus client de films dramatiques que comiques. Chaque fois que je sors d'un film très lourd, comme celui-ci, je rentre chez moi en me disant « bon, ça suffit, je vais revenir au comique ». Puis, je dors là-dessus, et au réveil je suis à nouveau branché sur le dramatique.

Comment se fait-il que les comiques se révèlent si souvent denses dans le registre dramatique ?

Je pense que, pour la plupart, ils ont dû passer beaucoup de temps sur scène, avec des publics un peu bourrés. Du coup, il faut apprendre à se battre, et capter l'attention. La plupart de mes copains comiques sont des gens assez sombres. Des sortes de clowns noirs. Et ça ne m'étonne pas du tout de les voir passer au registre dramatique.

 

L'audace du cinéma américain, la frilosité de l'européen

Il a beau dos, le cinéma américain. De ce côté-ci de l'Atlantique, on l'accuse facilement de tous les maux. Trop souvent jusqu'à la caricature. C'est sans doute notre côté européen refoulé.

Un exemple : l'actualité internationale. La scène politique. L'histoire contemporaine. Autant elles suscitent chez nous la peur et la frilosité des créateurs, qui estiment qu'il n'est pas bien raisonnable de parler de ce qui nous est trop proche, qu'il faut davantage de distance historique, qu'il faut faire preuve d'objectivité, qu'il faut donner la parole à l'ensemble des protagonistes, qu'il ne faut pas heurter la sensibilité des uns et des autres... autant elles alimentent l'appétit d'ogre du cinéma américain. Qui, à l'instar de Munich, film sur le conflit israélo-palestinien bien plus que sur l'attentat de 1972, prend le pari de nous parler de ce qui fait mal. Qui, à l'instar de Syriana, n'a pas peur de lancer une vaste controverse sur le conflit qui oppose les Etats-Unis au monde islamique. Qui, à l'instar de Jarhead aujourd'hui ou Les rois du désert hier, posent des questions qui fâchent sur la guerre en Irak. Tout comme Platoon, Voyage au bout de l'enfer, Apocalypse now ou Full metal jacket interrogeaient hier leur époque, aux lendemains de la guerre du Vietnam. Pendant que les Européens se perdent en conjectures sur le bien-fondé de tels films, les Américains foncent

tête baissée et rencontrent un large public... en le sensibilisant et souvent aussi en l'éduquant à des polémiques explosives.

Toutes proportions gardées, imaginerait-on le cinéma belge monter avec les mêmes ambitions (soit du grand spectacle et du cinéma d'opinion) des films brûlots sur les tueurs du Brabant, les CCC ou l'affaire Dutroux ? On connaît la réponse. Si l'on va plus loin dans l'histoire, même constat : rien, dans la fiction, sur les règnes extrêmement controversés des rois Léopold II et III. Sur le roi bâtisseur, en cherchant bien, on trouve un ouvrage d'une rare polémique. Ah oui... c'est un documentaire anglo-saxon. Conclusion : avant de vouer les Ricains aux si prévisibles gémonies, commençons par balayer devant notre porte.

25 janvier 2006

Publié dans Promo du film

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