pour ou contre?

Publié le par David CASTEL




CRITIQUE
© Karen Ballard
Une scène de "Munich". "La grande majorité des gens ont compris ce que je voulais dire, estime Spielberg. En particulier dans la communauté juive."
Munich
Face à l'horreur, Spielberg croit en l'humanité. Vision efficace ou naïve ?

Pour : une fable universelle

A Munich, pendant les jeux Olympiques de 1972, un commando de la faction palestinienne Septembre Noir prenait en otages onze athlètes israéliens, qui allaient tous mourir. Pour Steven Spielberg, c'est tout sauf de l'histoire ancienne. Même si son film s'intéresse à ce qui s'est passé après Munich, l'opération de représailles menée par les services secrets israéliens, il revient toujours aux scènes de terreur de la prise d'otages. Morcelées tout au long du film, elles ne constituent pas vraiment un récit des faits (d'où l'intérêt de voir le documentaire qui les retrace en détail, Un jour en septembre, lire notre critique<), mais l'évocation d'un désastre : images d'un cauchemar indépassable, qui semble durer toujours.

Munich est un film hanté. Et son héros, Avner (Eric Bana), est une sorte de boy-scout qui finira de même : hanté à jamais par cette histoire. Ce jeune agent du Mossad, chargé de diriger le commando qui éliminera les Palestiniens désignés comme responsables ou complices de la tuerie, représente visiblement une sorte d'idéal pour Spielberg : il aime sa famille, il aime sa femme, qui attend un bébé, il aime son pays et s'engage à le défendre. Pourtant, Avner se trompe : ses bonnes intentions pavent les marches de son enfer intérieur. Le premier coupable abattu par son équipe s'écroule avec les provisions qu'il portait : du lait s'écoule, faisant une flaque blanche dans laquelle le sang se répand. Avant qu'il ne macule la douille d'une balle tombée là, un des agents du Mossad la retire. Ne pas mettre les mains dans le sang, seulement dans le lait, blanc comme neige : c'est la terrible illusion d'Avner et de ses hommes. La tache rouge s'étend et vous rattrape toujours, dit Spielberg.

Aucune conscience ne peut s'estimer tranquille. Il s'agit pour le cinéaste de réveiller celle de ses personnages. Il y met sa foi d'homme et d'homme d'images. Il s'emploie ici à arracher la violence à toutes les conventions où le cinéma, de Hollywood ou d'ailleurs, la maintient : chaque fois qu'elle surgit, à Munich contre les Israéliens et dans toutes les villes où sont traqués les Palestiniens, elle est authentiquement traumatisante. C'est particulièrement vrai de la scène où une charge d'explosifs mal calculée fait soudain des ravages « hors de proportion », tuant presque Avner en même temps que sa cible. Il n'y a pas de charge « bien dosée » pour Spielberg, c'est un fantasme : il faut se battre contre l'idée d'une violence maîtrisée, calibrée, « professionnelle et propre ». Il ne craint pas de répéter cela tout au long de son film, comme s'il faisait tourner une vrille dans le cerveau de son héros. Dans le nôtre.

C'est à Rome que le premier Palestinien sur la liste d'Avner est tué : lorsqu'il est repéré, il donne une conférence sur une traduction des Mille et Une Nuits qu'il vient de publier. « Je m'intéresse au lien entre la narration et la survie », dit-il. Cette phrase, Spielberg pourrait la reprendre mot pour mot, lui qui s'est fait à la fois metteur en scène et conteur, et qui fait valoir ici le poids de la vie dans la balance d'une justice vengeresse. S'il plonge au cœur du conflit israélo-palestinien, ce n'est pas pour livrer un film politique partisan, mais presque une fable, en tout cas une histoire à la portée universelle, dédiée aux valeurs qu'il défend depuis longtemps. On se souvient des larmes d'Oskar Schindler à la fin de La Liste de Schindler, se désespérant de n'avoir pu sauver que les Juifs inscrits sur la liste mais pas un de plus. Car en sauver un de plus, c'était sortir de la liste, négociée durement avec les nazis, c'était dépasser les accords, les chiffres, les limites : c'était atteindre vraiment l'humain, l'unique.

Le message est ici le même : il faut retrouver l'humain derrière la liste. Pour Avner, ce sera le début d'un questionnement dont Spielberg suggère qu'il est malheureusement sans fin. Il achève son film à New York, devant l'île de Manhattan que dominent encore les deux tours du World Trade Center. Un « effet spécial » au service d'une mise en perspective de notre monde et de la violence qui le raconte. Spielberg n'hésite pas à regarder ce qu'il y a de plus noir, de plus complexe, de plus désespérant. Avec la conviction que c'est le seul espoir d'y voir clair. Son film impressionne par sa gravité, mais il nous porte, nécessaire, profond et, au meilleur sens du terme : efficace.

Frédéric Strauss

Contre : une approche simpliste

Il y a une scène franchement ratée aux deux tiers de Munich : Eric Bana, qui poursuit sa mission, apparemment sans fin, d'éliminer aux quatre coins du globe les ennemis d'Israël, retrouve sa femme. Séquence repos du guerrier : ils font l'amour, mais le souvenir de la prise d'otages des JO le hante au point de s'immiscer dans leur étreinte. Un court moment de montage patapouf – images des corps en sueur accolées à celles du drame munichois – ne peut pas disqualifier totalement un film, même si, au cinéma, le ridicule nuit franchement à la concentration. Mais cet accident de parcours témoigne bien de l'échec de Spielberg à concilier l'inconciliable : d'une part le pur spectacle, cet entertainment où il est passé maître, de l'autre une réalité géopolitique complexe, que le cas de conscience du personnage principal est censé éclairer...

Munich ne satisfait vraiment sur aucun des deux plans : la partie « film d'action » n'est pas sans charme, mais elle est un peu longuette. Le suspense n'agit que sporadiquement, et les seconds rôles convainquent davantage qu'Eric Bana, assez inexpressif. La vision « spielbergienne » de la spirale de violence qui enflamme le Moyen-Orient est, elle, franchement simpliste. La « position » du cinéaste : condamner un cycle infernal de vengeance (et donc la politique de représailles israélienne) mais rappeler sans cesse le caractère inexcusable du terrorisme (qui justifie par ailleurs les représailles en question).

Du gros bon sens, donc, comme si le cinéma ne pouvait véhiculer une pensée plus fine. La Liste de Schindler parvenait par des voies purement cinématographiques (même contestées) à restituer l'irracontable, la Shoah. Munich échoue à être autre chose qu'une approche un peu superficielle, à l'usage de spectateurs déconnectés de l'actualité (le public américain ?), d'un des grands problèmes du monde contemporain.

Aurélien Ferenczi


Américain (2h35). Réalisation : Steven Spielberg. Scénario : Tony Kushner, Eric Roth. Avec : Eric Bana (Avner), Mathieu Kassovitz (Robert), Ciarán Hinds (Carl), Daniel Craig (Steve), Geoffrey Rush (Ephraim), Hanns Zischler (Hans).


Télérama n° 2924 - 28 janvier 2006

Publié dans Critiques film France

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