"Munich" : la démocratie au péril de la lutte antiterroriste

Publié le par David CASTEL


LE MONDE | 24.01.06 | 15h04  •  Mis à jour le 24.01.06 | 20h12
"Munich" est un film qui avance sous le poids titubant de l'histoire. | Universal Pictures "Munich" est un film qui avance sous le poids titubant de l'histoire.

Universal Pictures

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C'est un film impossible : une reconstruction d'événements incertains, une leçon d'histoire à l'usage de notre temps et un thriller. Steven Spielberg avait voulu se servir du mélodrame pour dire le génocide des juifs dans La Liste de Schindler. Il se fixe cette fois un but à la fois moins terrible — plutôt que d'essayer la représentation du mal, il ne s'agit que d'affronter le dilemme moral que pose aux démocraties la lutte contre le terrorisme — et plus insaisissable.

Nourri de l'expérience que traversent aujourd'hui les Etats-Unis et des souvenirs que le cinéaste a gardés de la prise d'otages et de l'assassinat des athlètes israéliens lors des Jeux olympiques de 1972, Munich est un film qui avance en titubant sous le poids de l'histoire. Cette responsabilité que le cinéaste a prise (et les bonnes âmes ne manqueront pas de lui faire remarquer que personne ne lui avait rien demandé) est écrasante. La première victime de cette surcharge est la facilité pourtant si naturelle de Steven Spielberg à faire du cinéma.

UNE THÈSE CONTESTÉE

Munich a beau s'afficher comme un film consacré aux conséquences de l'attentat et à la traque de ceux que les services secrets israéliens considéraient comme ses responsables, il n'empêche que tout au long des deux heures et demie du film, ce sont les événements du 5 septembre 1972 qui tracent le fil conducteur de cette entreprise. Des événements que détaille également le documentaire britannique Un jour en septembre, de Kevin MacDonald, qui sort en salles au même moment.

De l'intrusion drolatique du commando palestinien dans le village olympique (des athlètes américains ivres et serviables les aident à franchir la clôture) au massacre final (Munich reprend la thèse selon laquelle les otages sont morts du fait des Palestiniens, alors que d'autres historiens estiment qu'ils sont morts plus tôt, sous les balles de la police allemande), Spielberg fractionne le drame et en fait la référence permanente de l'histoire qui se déroule.

Cette histoire est celle d'Avner (Eric Bana), garde du corps du premier ministre israélien Golda Meir, propulsé chef d'un commando voué à l'élimination des responsables palestiniens de l'attentat. Autour de lui se constitue un groupe hétéroclite où coexistent professionnels du renseignement et assassins improvisés. On reconnaît dans cette situation une figure imposée du film d'action, des Sept Samouraïs à Mission : Impossible.

Mais Spielberg tord le cliché : ce n'est pas le hasard qui a précipité ces hommes ensemble, c'est leur condition de juifs, venus de pays différents et réunis dans la volonté de défendre Israël. Les préparatifs du premier assassinat d'un responsable palestinien, le poète Wael Zwaiter, sont décrits dans le style tendu propre au cinéma d'espionnage. Le meurtre lui-même n'est qu'un paroxysme sordide qui jette une première lumière sur la nature de la tâche confiée à Avner et à ses camarades. Le doute, non pas sur la légitimité du but (préserver la sécurité d'Israël) mais sur celle des moyens, mine peu à peu les esprits et le travail du commando.

Spielberg ne tourne pas pour autant le dos aux délices du cinéma d'action, et bientôt le film se disjoint entre des séquences plutôt amusantes et des moments plus théâtraux (le scénario est dû au dramaturge Tony Kushner) qui mettent aux prises les agents israéliens, parfois directement avec des militants palestiniens. Cette obstination de Spielberg à ne pas lâcher prise, sa volonté de faire vivre des idées ne sont qu'épisodiquement soutenues par sa faculté à mettre en scène les angoisses (ce qu'il faisait dans La Guerre des mondes) et les interrogations (qui nourrissaient Minority Report). Et il y a finalement plus de beauté dans la volonté du réalisateur que dans le geste qu'il a fini par accomplir.

Thomas Sotinel

Film américain. Avec Eric Bana, Mathieu Kassovitz, Hanns Zischler, Marie-Josée Crozes. (2 h 30.)

Article paru dans l'édition du 25.01.06

Publié dans Critiques film France

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