Le spectacle passe-t-il avant l'information?

Publié le par David CASTEL

EDITORIAUX
Le Temps I Article
   
 
 
   
 
Laurent Wolf
Mardi 24 janvier 2006
 
   
 
Deux films inspirés d'événements réels, Munich de Steven Spielberg et Grounding de Michael Steiner, prouvent que la querelle du réalisme et de la vérité en art, commencée au XIXe siècle, n'est pas près de s'épuiser. Ni le récit des événements qui ont suivi le massacre de 11 athlètes israéliens lors des Jeux olympiques de 1972, ni celui des derniers jours de Swissair n'ont découragé ceux qui croient détenir la vérité. L'un et l'autre provoquent des polémiques, alimentées principalement par les protagonistes de ces deux histoires.

Il y a quelques décennies, lorsque le monde était encore divisé en deux camps, c'était le règne des œuvres à thèse et de l'art engagé. Chaque camp prétendait qu'il défendait la vérité, dont il s'estimait le dépositaire. La tâche du spectateur était simple, il n'avait qu'à choisir. L'un des deux camps qui se partageaient le monde a disparu, mais la question de la vérité n'est pas résolue.

Jusqu'où une œuvre de fiction peut-elle aller dans la reconstitution des faits? Jusqu'où l'interprétation est-elle autorisée? Et les œuvres doivent-elles exprimer des convictions sur ce qui est vrai ou non? Il semble que Steven Spielberg et Michael Steiner aient choisi la même réponse. Pour eux, l'effet de fiction est aussi un effet de vérité car il n'est pas possible de se représenter le monde sans adopter un point de vue. Cette conviction est devenue raisonnable parce qu'elle fait partie de notre bagage artistique depuis plus de 150 ans.

Cependant, elle prend aujourd'hui une signification nouvelle, non à cause des artistes, mais à cause de l'évolution de l'information elle-même. On parle de docudrama, de docufiction, et Bernard-Henri Lévy pour répondre aux critiques faites à son livre Qui a tué Daniel Pearl? a parlé de romanquête. Ces mots valise qui associent des concepts contradictoires suggèrent que la vérité sort de l'emploi d'une certaine dose de romanesque par des individus qui sont en quête d'objectivité, c'est-à-dire, dans ce cas, par des journalistes et non par des artistes.

Il n'y a rien de contestable aux libertés que prennent les créateurs que sont les auteurs de Munich et de Grounding parce qu'ils ne jouent pas aux quêteurs d'objectivité. En revanche , l'irruption de la fiction dans le travail journalistique suppose que l'efficacité du message passe avant son contenu. Elle bouscule notre sentiment de la réalité. Elle fait de nous des spectateurs fascinés par l'information quand cette information prétend aux mêmes libertés que l'art.

 
 
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