Une vengeance au goût amer

Publié le par David CASTEL


MUNICH DE SPIELBERG Avec maestria, le cinéaste montre la riposte entreprise dans le plus grand secret par les services de renseignements israéliens au lendemain de la tragédie des J.O. de 1972.

Jean-Philippe Bernard
Publié le 19 janvier 2006

Rencontre entre Mathieu Kassovitz et Eric Bana.LDD
Rencontre entre Mathieu Kassovitz et Eric Bana./LDD

Au risque de se brouiller un peu plus encore avec certains intégristes du septième art rongés par un antiaméricanisme sans faille, on va mettre les choses au point tout de suite: même s'il a, lors de la décennie passée, symbolisé à lui seul toute la roublardise d'un système hollywoodien à revoir, Steven Spielberg demeure l'un des rares cinéastes populaires de ce nouveau millénaire.

En net regain de forme ces temps derniers, l'ex-prodige des seventies (Duel, Sugarland Express, Les dents de la mer) mérite qu'on cesse de railler sa nationalité et qu'on s'arrête sur une œuvre passionnante et, pour employer un mot qui fâche, fort accessible. On l'a vu l'été dernier encore avec La guerre des mondes, opus poids lourd (budget de 132 millions de dollars) à la finesse surprenante, la préoccupation principale de ce futur sexagénaire (il est né le 18 décembre 1946 à Cincinnati, Ohio) consiste actuellement à réfléchir sur la nature humaine sans «effrayer» un public qui n'a pas forcément acheté un billet pour cela. Un peu plus de six mois après ce dernier succès galactique, Spielberg s'invite à nouveau sur les écrans des salles obscures avec Munich, un film monstre appelé à déclencher bientôt polémiques et débats.

Comme son titre lapidaire le laisse entendre, le long métrage en question s'inspire de la prise en otage puis de l'extermination pure et simple de onze athlètes israéliens qui participaient aux Jeux olympiques d'été de 1972 organisés dans la capitale bavaroise.

L'histoire du film

Cette année-là, dans la nuit du 5 septembre, un commando palestinien œuvrant pour le compte de l'organisation palestinienne Septembre noir pénètre avec une facilité déconcertante dans l'enceinte du village olympique et gagne les appartements réservés aux sportifs israéliens. Après une vaine résistance (deux morts), neuf athlètes sont faits prisonniers. Contre la libération de leurs otages, les Palestiniens exigent la remise en liberté de 234 de leurs compatriotes ainsi que celle de membres de la Fraction armée rouge comme Ulrike Meinhof et Andreas Baader.

Las, le Gouvernement israélien repousse ces demandes et l'Allemagne, fébrile, refuse toute intervention de spécialistes étrangers sur son sol mais peine à gérer la crise. L'intransigeance des uns, les atermoiements des autres et l'absence sur le sol bavarois d'une unité antiterroriste capable de gérer ce type de crise vont conduire à une issue dramatique avec la mort, après vingt et une heures de confusion, des neuf otages et de cinq membres du commando.

Moralement dévasté par cette onde de choc terrible, le gouvernement de Golda Meir décide d'une opération de représailles («La colère de Dieu») visant à éliminer toutes les supposées têtes pensantes de Septembre noir.

C'est dans ces conditions troubles qu'Avner (Eric Bana), un agent du Mossad, est convié dans le plus grand secret à superviser un groupe de quatre spécialistes et patriotes capables de traquer et d'éliminer les membres influents de l'organisation terroriste. Après avoir officiellement démissionné, Avner retrouve à Paris Steve (Daniel Craig), Robert (Mathieu Kassovitz), Hans (Hanns Zischler) et Carl (Ciaran Hinds), quatre Juifs d'allure banale venus d'horizons divers unis par le désir urgent de «venger» le peuple israélien. Grâce à d'importants moyens financiers qui leur permettent d'acheter les renseignements nécessaires à la localisation de leurs cibles humaines aux dirigeants d'une nébuleuse crapuleuse, Avner et les siens vont, durant de longs mois, faire couler le sang. Ils vont surtout se laisser entraîner dans une spirale de violence infernale avant de réaliser que le sens de leur mission devient de plus en plus flou, de plus en plus absurde et que «ceux d'en face» méritent aussi de vivre en paix…

Polémiques en vue


Les semaines à venir risquent d'être difficiles pour Steven Spielberg. En traitant d'un sujet aussi sensible, le cinéaste prend le risque de déclencher d'interminables polémiques tous azimuts. Déjà, il se dit que le Mossad, qui n'a pas vraiment apprécié de voir l'Américain s'approprier une histoire sans lui avoir demandé son avis, n'approuve pas le film… Mais il est également facile d'imaginer que des sympathisants de l'ultragauche européenne, qui voient toujours en Septembre noir une association de nobles chevaliers, vont mettre en doute la partialité et la compétence de Spielberg en la matière. Enfin, il serait fort étonnant que les éternels ennemis du cinéma yankee ne partent pas en guerre pour pourfendre un ouvrage qu'ils jugeront au mieux trop didactique.

Les opérations de représailles liées au drame de 1972 étant de nature secrète, il est bien sûr fort probable que le réalisateur, en conteur doué qu'il est, a pris certaines libertés afin de rendre sa démonstration captivante.

Mais pour l'essentiel, on peut penser que, malheureusement, la ressemblance entre les bains de sang évoqués et certains faits réels n'a rien de fortuit. Munich, de toute manière, demeure une œuvre de fiction capable de toucher un large public tant par son formalisme renversant que par la profonde humanité de son discours. Le film admirablement interprété demeure un spectacle pour adultes tendu et fiévreux, parfois proche d'un thriller comme le Marathon Man de Schlesinger. Mais il va cependant bien au-delà… En usant de la même puissance évocatrice que dans La liste de Schindler ou Il faut sauver le soldat Ryan, Spielberg réussit à prouver qu'au-delà de la haine et des frustrations diverses, il n'est écrit nulle part que la vie d'un Palestinien vaut moins que celle d'un Israélien (et inversement). Tandis que le cauchemar récurrent des JO de 1972 hante les nuits blanches du groupe d'exécuteurs, le cinéaste accompagne la descente aux enfers d'Avner et souligne le côté ignoble, dégueulasse, de toute forme de violence. Une évidence assurément qui ne décourage pas grand monde actuellement, mais qui n'enlève rien à la force de cette admirable leçon de cinéma populaire

»Avant-première à Morges et Nyon, di 22
Cote du film: ****





Commencée sur le sol américain, la polémique autour de Munich risque de s'amplifier en Europe. Sorti le 23 décembre aux Etats-Unis, le film de Steven Spielberg (budget 75 millions de dollars) a généré 25,4 millions de recettes en trois semaines. Négligeable en comparaison des chiffres de La guerre des mondes du même cinéaste. Le film de genre finance une œuvre plus personnelle.

Les 5526 votants du site IMDb octroient une note moyenne de 7,8 à Munich. Mais l'intérêt réside dans les extrêmes puisque 2156 spectateurs lui donnent un 10, 1200 un 9 et 281 un 0.

Parmi les critiques négatives, celle d'Ehoud Danoch, consul général d'Israël à Los Angeles, est particulièrement significative: «Cette production est superficielle, prétentieuse et problématique car elle place sur le même plan le Mossad et les terroristes palestiniens.» De manière plus large, sur 151 critiques de journaux présentées par le site Rottentomatoe, 77% sont positives. De quoi poursuivre le débat démocratique.

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Publié dans Critiques film France

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