Un sujet explosif

Publié le par David CASTEL


De son « thriller », Steven Spielberg voulait faire « une prière pour la paix ». Mais son message soulève aussi controverses et indignations.

François-Guillaume Lorrain (avec Danièle Kriegel)

«Munich », indique son générique, « est inspiré de faits réels ». Tout est dans cet « inspiré ». Une brèche où s'est engouffré l'homme de cinéma Spielberg. Mais, pour ses détracteurs, aux Etats-Unis comme en Israël, c'est un écart répréhensible.

Le premier reproche adressé à Spielberg est « l'équivalence immorale » établie entre l'action des Palestiniens et celle du commando israélien. « Son but est aussi d'humaniser les terroristes », écrit Jonathan Tobin dans le Jerusalem Post, qui ajoute : « Spielberg se déclare fier dans Time de n'avoir pas diabolisé ces gens-là. "Ce sont des individus, déclare-t-il, ils ont des familles." Et alors ? Vous pouvez dire la même chose des terroristes du 11 septembre 2001 et des méchants nazis. »

Une scène, absente du livre adapté par Spielberg (« Vengeance », de G. Jonas), dérange : un Palestinien s'y justifie envers Avner, le chef du commando israélien : « Nous n'avons pas de terre. Voilà pourquoi nous agissons. » Cette phrase passe mal en Israël et aux Etats-Unis, où un terroriste n'a pas à s'expliquer. Ironie : à l'annonce de « Munich », tout le monde était persuadé que Spielberg était trop pro-israélien pour faire un film objectif. Le cinéaste savait le sujet explosif : il l'avait refusé de 1998 à 2001. Le 11 septembre l'a fait changer d'avis, il a vu dans « Munich » l'occasion d'« une prière pour la paix » et un hommage aux athlètes israéliens.

Le second reproche fait à Spielberg est de s'être appuyé sur un livre douteux. En cause, la légitimité d'Avner, chef du commando clandestin chargé d'éliminer les Palestiniens, et source unique de Jonas. Identifié dès les années 80 sous le nom de Yuval Aviv, Avner n'aurait jamais appartenu au Mossad. Après son service militaire en Israël, il serait allé aux Etats-Unis pour y travailler comme chauffeur de taxi et agent de sécurité d'El-Al. En 1989, il avait, après la catastrophe de Lockerbie, rédigé un rapport contesté, où il disculpait Pan Am et accusait la CIA. Puis il était apparu à la télévision américaine pour dénoncer le terrorisme. Chef du Mossad au moment de Munich, Zvi Zamir a déclaré au journal Haaretz n'avoir jamais rencontré Aviv. Il s'étonne aussi que Spielberg n'ait pas contacté ses services. A ces critiques, Eyal Arad, consultant de Sharon lors du retrait de Gaza et engagé par Spielberg comme conseiller marketing du film en Israël, répond : « Spielberg est un artiste. Il a réalisé un thriller qui doit être jugé selon des critères artistiques. » Il s'est appuyé sur un ouvrage qui psychologise et donne une épaisseur romanesque à ses protagonistes.

Un puzzle complexe. Décrédibiliser les sources est monnaie courante en matière de renseignement. Or Avner, dans son témoignage, charge le Mossad plus violemment que Spielberg dans son film. Lorsqu'il refuse après sa mission de regagner Israël, le Mossad menace sa fille et lui coupe les vivres, ce que Spielberg ne montre pas. Avner évoque aussi le fiasco de Lillehammer, où, en juillet 1973, le Mossad manque Ali Hassan Salameh, le cerveau de Munich, et abat par erreur un serveur marocain : deux agents israéliens sont arrêtés par la police norvégienne. C'est la seule fois où Israël sera pris la main dans le sac.

Le Mossad est-il gêné par un film où des Israéliens deviennent des tueurs ? Ces représailles ne sont pas un scoop. En 1993, Israël, par la voix du général Aharon Yariv, conseiller de Golda Meir pour la lutte antiterroriste, avait révélé la constitution en 1972 d'une liste de Palestiniens à éliminer.

Dans la foulée, un livre israélien, « Opération Vengeance », avait raconté la traque du Mossad. Signé du journaliste Uri Dan, celui-ci déclare au Point : « Presque tout dans mon livre est vrai. » Avant d'ajouter : « On saura toute la vérité dans quelques années. » Il est passionnant de comparer Jonas et Dan. Les circonstances des attentats sont identiques. Mais Dan n'évoque jamais un commando immergé loin de ses bases. Chaque opération est ponctuelle, soumise à l'aval de Golda Meir. Car il faut, comme Dan, rappeler le contexte, absent du film, qui explique la réponse israélienne. Golda Meir est furieuse contre l'Allemagne, qui refuse l'intervention du Mossad à Munich, puis échoue pour appréhender les Palestiniens de Septembre noir. Or, peu avant, le 8 mai 1972, à Lod, une troupe d'élite israélienne s'était emparée d'un avion détourné par les Palestiniens, en sauvant les otages...

Plusieurs événements vont inciter Israël à précipiter la politique « oeil pour oeil, dent pour dent ». Le 29 octobre 1972, après le détournement d'un vol Lufthansa par les Palestiniens, l'Allemagne relâche les trois terroristes survivants de Munich. Colère de Golda Meir, surtout qu'il s'agit d'une opération bidon entre l'Allemagne et l'OLP : dans l'avion, 13 passagers, aucune femme, aucun enfant et 8 Arabes. L'Allemagne a négocié pour éviter tout attentat sur son territoire. Le 1er mars 1973, à Khartoum, Septembre noir élimine des diplomates américains. Les Etats-Unis donnent leur feu vert à Israël pour des opérations d'envergure. Un mois plus tard, comme le montre « Munich », a lieu l'opération de Beyrouth, où trois membres de la liste sont exécutés. Dernier facteur d'accélération : les agents du Mossad tombent aussi sous les balles des hommes d'Ali Hassan Salameh. L'opération Vengeance n'est donc qu'une pièce d'un puzzle complexe.

Autre différence entre les deux livres : le Groupe, cette organisation française nihiliste qui, selon Jonas et Spielberg, fournit au commando israélien les renseignements et les moyens pour liquider les Palestiniens, est absent du livre d'Uri Dan. Sa toute-puissance et surtout l'ignorance générale qui entoure son existence semblent aussi problématiques. S'agit-il d'une facilité romanesque ? D'une organisation manipulée en sous-main par le Mossad ? Tout est possible

Les faits

5 septembre 1972 : 4 h 40 : 8 terroristes palestiniens pénètrent dans deux des six appartements de la délégation israélienne, tuent 2 athlètes et s'emparent de 9 autres. Ils exigent la libération des 234 « prisonniers détenus par le régime militaire d'Israël ».

Vers 1 h 30 du matin, sur l'aéroport de Fürstenfeldbruck, le commando palestinien est abattu par la police allemande. Bilan des morts : 5 Palestiniens, 9 athlètes israéliens tués. 3 Palestiniens sont faits prisonniers.

7 septembre 1972 : Golda Meir réunit un petit comité de conseillers qui établit une liste de 11 noms palestiniens selon certains, de 14 selon d'autres.

16 octobre 1972 : Wael Zwaiter est le premier de la liste à être abattu, dans le hall de son immeuble à Rome.

28 juin 1973 : L'Algérien Mohamed Boudia est le huitième et dernier de la liste à être abattu à Paris.

22 janvier 1979 : Ali Hassan Salameh, le « cerveau » de Munich, meurt dans un attentat du Mossad à Beyrouth. Parmi les autres chefs terroristes inscrits sur la liste, le docteur Haddad meurt d'une leucémie en 1978 dans une clinique est-allemande et Abou Daoud est blessé dans un attentat en Pologne en août 1981.

© le point 19/01/06 - N°1740 - Page 83 - 932 mots

Publié dans Critiques film France

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