Les libertins du XVIIIe

Publié le par David CASTEL



Le sexe des Lumières
Bien sûr, il y a Diderot, Laclos, Casanova, Sade, Crébillon, mais le plus libertin de tous, c'est Anonyme, à qui l'on doit des chefs-d'oeuvre et un plaisir qu'on trouve à chaque page de cette anthologie libertine. Un excellent remède contre la morosité de notre époque

par Philippe Sollers

Le 5 septembre 1972, aux jeux Olympiques de Munich, un commando de l'organisation palestinienne Septembre noir exécute onze athlètes israéliens. Si l'on en croit l'omniprésente pub, le film de Steven Spielberg« raconte la suite ».Il s'agit de l'opération de représailles « Colère de Dieu », décidée par Golda Meir : cinq agents du Mossad, coupés de leur base, vont traquer et exécuter, dans les villes où ils ont repris une vie normale, les fedayin de Septembre noir.
De cet épisode tragique, le réalisateur des « Dents de la mer » a tiré une chose lourde, lente, molle et moche. Dans le genre, « Munich » (sortie le 25 janvier) est une prouesse. Pendant 2h35 de triviale poursuite, des assassins assassinent des assassins. Leur chasse méthodique et sans suspense à travers les capitales européennes est filmée comme une excursion de tour-opérateur japonais : de même qu'un marché aux légumes typique a été improvisé sur le pont Bir-Hakeim, face à la tour Eiffel, chaque capitale, Rome, Londres ou Nicosie, offre ici son tourniquet de cartes postales. En fait de thriller, c'est une version à peine plus sanglante de « l'Auberge espagnole », que seule sauve la prestation durassienne de Michael Lonsdale.
Le pire nous est réservé pour la fin. Une fois sa mission effectuée, Avner, le chef de l'équipe du Mossad (interprété par Eric Bana), refuse de rester en Israël et se réfugie aux Etats-Unis. Dans une scène aussi grotesque qu'indécente, Avner fait l'amour à sa femme (Marie-Josée Croze) avec une rage décuplée par le souvenir des images de Munich. Chaque ahan lubrique fait tomber au ralenti, sur le tarmac allemand, un nouveau mort israélien. Pas d'éros sans thanatos. Pas de baise sans vengeance. Pas d'avenir sans mémoire. D'un mauvais goût insurpassable, ce montage-parallèle, réalisé façon sitcom, suffit à signer le désastre du film. A force de vouloir tout raconter, Spielberg ne montre plus rien. Sinon qu'avec un drame historique il continue de faire, pépère, son cinéma.
L a plus belle définition du mot « libertin » se trouve dans Littré (1872) : «Terme de fauconnerie, se dit de l'oiseau de proie qui s'écarte et ne revient pas.» La notion d'écart est ici centrale : elle suppose une règle et une contradiction à cette règle, aussi bien chez l'écolier par rapport à son maître, à la fille par rapport à sa mère, au fils par rapport à son père, à la femme par rapport à son mari, au moine par rapport à son couvent, etc. «Cela se dit d'une personne qui hait la gêne et la contrainte, qui suit son inclination et vit à sa mode.» Au fond, il y a des dévots à travers les siècles (ils changent de costume et ils sont légion), et puis des individus de l'écart, des aventuriers du dérèglement. Les dévots ? Molière a tout dit : «Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux/ C'est être libertin que d'avoir de bons yeux.» Mais Sévigné n'est pas mal non plus : «Je suis tellement libertine quand j'écris que le premier tour que je prends règne tout au long de ma lettre.» On est déjà libertin quand on va vite, qu'on préfère le galop au trot, qu'on refuse de s'ennuyer, qu'on prend des chemins de traverse, qu'on improvise, qu'on saisit l'occasion, qu'on aime le moment, l'instant.
Ces choses se sont dites en français, le français semblant avoir été inventé pour poser à la fois la règle et l'exception, l'une n'allant pas sans l'autre. Etrange langue, étrange pays, devenus si embarrassés et moroses, où des corps se sont mis à penser et à jouir tout en le disant. Voyez tous ces livres, ces romans, cette philosophie pratique et physique, cette débauche d'actes et de mots confondus, cette énergie, cette gaieté, cette audace. L'être humain se découvre soudain musical, il sait comment se jouer, il est devenu un clavecin vivant. Diderot, dans « le Rêve de d'Alembert » : «Nous sommes des instruments doués de sensibilité et de mémoire. Nos sens sont autant de touches qui sont pincées par la nature qui nous environne, et qui se pincent souvent elles-mêmes.» Sans doute, sans doute, mais cela peut faire simplement du bruit, il y faut une orchestration. C'est là où le sexe intervient, traité le plus souvent de façon lourde et confuse. Eclairons donc ça, et voyons.
Vous connaissez déjà les vedettes : Diderot, Laclos, Casanova, Sade, mais aussi Mirabeau, Denon, Rétif de La Bretonne, et aussi Crébillon, Dorat, Nerciat. Vous êtes moins sûr de vous s'il s'agit de Mairobert (« Confession d'une jeune fille ») ou de Pigault-Lebrun (« l'Enfant du bordel »). Les choses se corsent lorsque vous découvrez un auteur très important et très méconnu, dont le nom n'est jamais cité, et pour cause : il s'appelle Anonyme. Anonyme est mon écrivain préféré, Anonyme écrit des chefs-d'oeuvre, Anonyme est infatigable, inlassable, divers, cru, acide, varié. Il est l'auteur des « Mémoires de Suzon », de « la Messaline française », et surtout du « Petit-Fils d'Hercule », dont une seule phrase peut donner le ton (prière aux typographes de ne pas mettre de points de suspension au mot que je vais écrire). Cette phrase, la voici : «Qui n'a pas été branlé par une duchesse ignore le plaisir.» Il y en a bien d'autres, mais celle-ci me semble parfaite, la femme de Cour, selon Anonyme, n'ayant pas son équivalent. C'est là, dans le temps, qu'un grand malheur menace. Baudelaire avait raison de dire que la Révolution a été faite par des voluptueux. Et Nietzsche : «Toute la haute civilisation et la grande culture littéraire de la France «classique» se sont développées sur des intérêts sexuels. On peut chercher partout chez elles la galanterie, les sens, la lutte sexuelle, «la femme» - on ne les cherchera pas en vain.»
Le malheur, c'est qu'une telle expérience peut être sanctionnée et punie, et elle l'a été, le sexe ayant vite été désigné comme un privilège aristocratique. On l'a démocratisé, c'est un fait. On veut le démocratiser toujours plus, ce qui revient sans doute à l'éliminer sous forme d'overdose publicitaire ou pornographique. Ce qui se perd ici en tout cas, c'est l'intériorité décidée de l'acteur libertin, l'invention des actrices, la philosophie au service de la narration. Ces personnages rapides savent ce qu'ils font, ils se présentent, parlent, agissent, s'en vont. Pas de pathologie, pas de sentimentalisme poisseux, pas de plainte, pas de névrose. Une immense curiosité, un vif désir de savoir organisent le temps. «Il y a deux sortes d'amour : l'amour qui pleure, l'amour qui rit. Le premier fait beaucoup d'honneur et très peu de profit; l'autre fait éprouver des contradictions, rarement des malheurs.» Ou bien ceci, admirable : «Le grand point est de conserver assez de goût l'un pour l'autre pour être toujours d'accord à la moindre lueur de liberté.»
Vous connaissez, bien entendu, le portrait de Mademoiselle Guimard, danseuse et actrice de l'opéra de l'époque, peint par Fragonard. La voici, peinte autrement, dans les coulisses : «J'enfilai Gui-mard, maigre sans doute, mais ayant encore du velouté et les mouvements onduleux.» Le verbe « enfiler » peut d'ailleurs être repris pour annoncer la fondation d'une académie orgiaque qui a peu à voir avec l'Académie française : «Il y a tant d'académies inutiles où l'on ne fait qu'enfiler des périodes : il en fallait au moins une pour conserver le voeu de la nature.» Nos libertins sont des figures animées de la Nature, pas celle de Rousseau, magnifique promeneur solitaire mais quand même très restreint sur la question du boudoir (c'est ce puritanisme-là qui inspirera la Terreur, « la Nouvelle Héloïse » d'un côté, la guillotine de l'autre). S'agissant du sexe, la définition est précise : «La Nature est bien bonne. Elle nous a fait un présent avec lequel on peut se passer de la fortune, des dons des rois, et des illusions de la grandeur.»
Voici donc des femmes, et encore des femmes, avec, au passage, une apologie de l'amour lesbien : les plaisirs de femme à femme sont «vrais, purs, durables, sans remords». «Nuls préliminaires pénibles, tout est jouissance : chaque jour, chaque heure, chaque minute, cet attachement se renouvelle sans inconvénient, ce sont des flots d'amour qui se succèdent comme ceux de l'onde sans jamais se tarir... On se retrouve, on recommence avec une ardeur nouvelle, loin d'être affaiblie, irritée par l'inaction.» Femmes, d'ailleurs, réellement savantes : «L'amour-propre mène les hommes, et c'est par là qu'on les contient. Voilà donc ce qu'il faut exercer chez eux : c'est ce beau petit amour d'eux-mêmes, qu'il faut incessamment tracasser, chiffonner, mortifier, suivant les cas.» Tout cela, bien entendu, écrit par des hommes, mais qui sont, c'est le cas de le dire, enfin au parfum. Après Venise, Paris est la capitale du bordel philo-sophique, c'est-à-dire de «cette étendue libertine qui n'a aucune borne» (Cor-neille, dans un autre sens).Une grande fête a eu lieu, elle a été brûlée et niée, mais les fantômes sont encore là pour vous parler à mi-voix. Ecoutez Paris avec ces oreilles, voyez ces corps déliés et pressés courant à leurs rendez-vous clandestins, passant d'une chambre à une autre, d'une terrasse à une autre, d'une petite maison à un grand jardin. Des signaux chiffrés s'échangent, des adresses circulent, des portes s'ouvrent dans la nuit, «les plaisirs furtifs et défendus n'en sont que plus attrayants». Et pourquoi tout ça ? Pour danser au-dessus des préjugés, des jalousies, des clichés et des conformismes : «Vigueur, aisance et liberté, voilà ce que doit désirer un homme raisonnable. La vigueur pour la jeunesse, l'aisance pour l'âge mûr, la liberté depuis le berceau jusqu'à la tombe. J'ai lu les livres de morale, et je n'ai rien vu dans Confucius, Platon, Sénèque au-dessus de ce que j'ai répété : le plaisir, le plaisir par-dessus tout.»

«Romanciers libertins du XVIIIe siècle», tome II, sous la direction de Patrick Wald Lasowski, Gallimard, la Pléiade, 1696 p., 55,50 euros jusqu'au 31 janvier (après, 65 euros).

Les chiffres de l’enfer
Première du genre, une « Bibliographie des ouvrages érotiques publiés clandestinement en français entre 1920 et 1970 » (195 euros) vient de paraître à la Librairie Dutel (01-43-54-17-77). En 896 pages sont répertoriés les éditions érotiques surréalistes, les portefeuilles de gravures, les livres illustrés et les romans. Au total, Jean-Pierre Dutel décrit 1 728 éditions, reproduit 1 597 couvertures et illustrations et il restitue la majorité des ouvrages anonymes à leurs auteurs. Ce volume fait suite à la « Bibliographie des ouvrages érotiques publiés clandestinement en français entre 1880 et 1920 », qui avait obtenu en 2002 le prix du Syndicat de la Librairie ancienne et moderne.

Par Philippe Sollers
Nouvel Observateur - 19/01/2006

Publié dans Critiques film France

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