"Le Secret de Brokeback Mountain" : à l'Ouest, un amour impossible

Publié le par David CASTEL

Cinéma | Lemonde.fr
Critique


LE MONDE | 17.01.06 | 13h49  •  Mis à jour le 17.01.06 | 13h49
Les acteurs Heath Ledger et Jake Gyllenhaal dans le film américain d'Ang Lee, "Le Secret de Brokeback Mountain". | PATHÉ DISTRIBUTION Les acteurs Heath Ledger et Jake Gyllenhaal dans le film américain d'Ang Lee, "Le Secret de Brokeback Mountain".

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On peut aller voir le film Brokeback Mountain avec, à l'esprit, cette étiquette collée bien avant sa sortie : un western gay. Mais il vaut mieux regarder l'affiche et le titre qu'a choisi le distributeur français, pour une fois plutôt inspiré : chez nous, Brokeback Mountain — qui désigne un coin du Wyoming — est précédé des mots : Le Secret. Un secret ce peut être un mystère, mais ici les spectateurs en sont les détenteurs dès les premières séquences.

Repères

Interdiction. Aux Etats-Unis, Brokeback Mountain a reçu la classification "R", qui l'interdit aux mineurs de 17 ans non accompagnés pour "sexualité, nudité, langage et quelques scènes de violence". C'est la même classification que le Munich, de Steven Spielberg, ou Match Point, de Woody Allen. Depuis la sortie du film aux Etats-Unis, le 16 décembre 2005, seul un cinéma, à Salt Lake City (Utah), a refusé de le projeter.

Box office. A ce jour, Brokeback Mountain a rapporté 30,8 millions de dollars (pour un budget estimé à 14 millions de dollars). La publication professionnelle Variety note, dans un article du 15 janvier, que le film progresse vigoureusement dans des villes moyennes comme Columbia dans le Missouri, Shreveport en Louisiane ou Sioux Falls dans le Dakota du Sud, démontrant ainsi qu'il n'a pas besoin de la présence d'une importante communauté gay pour rencontrer un public. La suite de sa carrière dépend maintenant de sa réussite dans la course aux Oscars.


C'est surtout un fardeau, et le beau film d'Ang Lee est tout entier consacré à ce poids que doivent porter Jack Twist (Jake Gyllenhaal) et Ennis Del Mar (Heath Ledger), toute une vie durant. Ils sont âgés de 20 ans quand ils se rencontrent dans une ville de l'Ouest américain, faite de quelques maisons au croisement de deux routes, en 1963. Ennis est arrivé en stop, Jack dans un pick-up prêt à rendre l'âme. Sur le parking, devant un bureau fermé, ils s'observent, ils sont là dans l'espoir d'être embauchés pour garder les moutons qui iront paître sur les terres du parc national voisin. Le récit de cet estivage (le terme est à prendre avec précaution, puisque la saison sera marquée par une tempête de neige) est à la fois le paroxysme du film et son prélude.

Sur le parking, Ang Lee a filmé les deux jeunes gens avec attention, détachant les regards subreptices, les interrogations muettes, esquissant les deux caractères : Jack Twist extraverti, sûr de son charme, Ennis Del Mar mutique, tentant à toute force de ne rien laisser transparaître de ses désirs et de sa séduction. Une fois arrivés dans la montagne, Ang Lee compose un poème à la gloire de l'amour qui naît entre les deux bergers, ce qui correspond très exactement à la définition que le dictionnaire donne de l'"idylle". Du moment où Jack détourne par un effort surhumain de volonté son regard du corps d'Ennis qui se lave devant lui à la première nuit d'amour, Ang Lee égrène des moments avec une solennité un peu sentimentale, magnifiée par la splendeur naturelle qui entoure les deux jeunes gens.

LA VOIE DE LA DÉNÉGATION

Cette recherche de la belle image peut agacer un temps, mais cette accumulation primitive de beauté prendra un sens de plus en plus poignant au fur et à mesure que le film avancera. C'est que le secret de Brokeback Mountain n'en est pas vraiment un. Le rancher qui a embauché les deux jeunes gens a surpris leurs ébats et les congédie plus vite que prévu ; et la saison d'après, il refuse de les reprendre. On en est à peu près au tiers du film, et c'est à ce moment qu'il commence vraiment : ce sera le récit de deux vies qui ressemblent à des agonies, vécues dans le souvenir et le regret que ravivent périodiquement les retrouvailles entre Jack et Ennis. Chacun de son côté les deux hommes se marient, ont des enfants.

Délicatement et précisément utilisés par le metteur en scène, le maquillage des acteurs, la transformation des intérieurs (les télévisions prennent des couleurs, les voitures changent d'apparence) marquent le passage du temps. Mais ces indications ne sont que les accessoires du formidable travail des deux acteurs. Jake Gyllenhaal fait de son personnage un rebelle toujours au bord du geste décisif et remettant sans cesse le moment où il faudra l'accomplir.

Après avoir quitté Ennis, il gagne chichement sa vie dans les rodéos, et épouse la fille (Anne Hathaway, surprenante) d'un riche homme d'affaires de la région. Méprisé par son beau-père, ignoré par sa femme, c'est probablement dans ces dernières séquences, alors qu'il incarne un quadragénaire, qu'il est le plus touchant. Heath Ledger est peut-être encore plus impressionnant : dès les premières séquences, Ennis emprunte la voie de la dénégation : "Je ne suis pas pédé" (I ain't no queer), dit-il après la première nuit d'amour. C'est lui qui s'attache le plus consciencieusement — avec les conséquences les plus tragiques — à construire un foyer (dans le rôle de son épouse, Michelle Williams tirerait des larmes à une pierre), c'est lui qui oppose aux rêves de Jack les raisons de la réalité.

Ang Lee se tient à la juste distance pour ne pas se précipiter dans la dénonciation : il ne cache rien de la violence homophobe qui entoure ses deux personnages ; mais Jack et Ennis sont comme tous les amants, et cette histoire d'amour finira mal comme toutes les autres parce qu'elle porte en elle les germes de sa destruction. Et c'est dans cette universalité que l'on trouvera une éventuelle portée sociale et politique à ce qui est d'abord un beau film, grave et déchirant.


Film américain d'Ang Lee avec Jake Gyllenhaal, Heath Ledger, Michelle Williams, Anne Hathaway. (2 h 15.)

Publié dans SpielBerg

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